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Des quasi-expĂ©riences pour sauver la planĂšte: lâeau sale, et la taxe carbone
Connaissez-vous le point commun entre le cholĂ©ra, la thĂ©orie du ruissellement, la taxe carbone, les politiques pour permettre des Ă©conomies dâĂ©nergie ou l'interdiction des signes religieux ostentatoires ? Tous ces sujets peuvent ĂȘtre Ă©tudiĂ©s Ă l'aide de quasi-expĂ©riences. A l'heure du pĂ©ril Ă©cologique, ces mĂ©thodes constituent un outil trĂšs puissant pour trouver les moyens les moins douloureux de rĂ©duire les Ă©missions de CO2. Comprendre ce qu'est une quasi-expĂ©rience ne fera pas repousser vos cheveux si vous avez de la calvitie. Cela ne rĂ©soudra pas vos problĂšmes de sommeil ou de libido. Je pense pourtant que cet article vaut quelques minutes de votre temps, et ce, pour quatre raisons : 1. Les quasi-expĂ©riences sont un outil puissant pour sauver la planĂšte (enfin, l'humanitĂ©) : elles permettent de connaĂźtre lâeffet des politiques environnementales. Cet article est l'occasion de reparler d'environnement (et d'Ă©nergie !), et il est important pour comprendre la future interview qui paraitra bientĂŽt sur ce blog d'un spĂ©cialiste de la politique basĂ©e sur les preuves appliquĂ©e Ă l'environnement. 2. Plus gĂ©nĂ©ralement, cette mĂ©thode est trĂšs utile pour savoir l'*effet* de toute politiques publique, ce qui est intĂ©ressant pour tout citoyen comme vous et moi. D'ailleurs, cet article parle aussi de la thĂ©orie du ruissellement, et de l'impact de l'interdiction des signes religieux ostentatoires. 3. Il y a cette croyance chez certains sceptiques (dĂ©fenseurs des sciences) qu'on ne peut prouver une causalitĂ© que lors d'une expĂ©rience alĂ©atoire. La rĂ©alitĂ© est plus nuancĂ©e.
4. On va parler de voyage interdimensionnel.
Un exemple d'une approche quasi-expĂ©rimentale de l'effet de la taxe carbone Si je vous dis   « politiques pour lutter contre le rĂ©chauffement climatique », la taxe carbone vous viendra sans doute vite Ă lâesprit. Jean-Marc Jancovici dĂ©fend avec beaucoup dâĂ©loquence la mesure et une majoritĂ© d'Ă©conomistes sont d'accord avec lui sur ce point. D'un point de vue thĂ©orique, la taxe carbone a bien des avantages dont je parlerai dans un autre article. Mais empiriquement, connaĂźtre les effets de la taxation carbone est plus compliquĂ© qu'on pourrait le penser. Imaginons pour l'exemple qu'en France, en janvier 2024, une taxation carbone massive entre en vigueur. Si les Ă©missions continuent Ă augmenter aprĂšs que cette loi prenne effet, comment savoir si la taxe a Ă©tĂ© efficace ? Peut-ĂȘtre que les Ă©missions auraient Ă©tĂ© encore plus hautes sans la taxe. Il ne s'agit pas d'une interrogation purement thĂ©orique. La croissance Ă©conomique Ă©tant aujourd'hui riche en CO2, il est tout Ă fait possible que les Ă©missions continuent Ă augmenter, mĂȘme si ce serait un rythme moins soutenu que sans la taxe. Et dans une Ă©conomie en rĂ©cession, les Ă©missions pourraient baisser Ă cause de la rĂ©cession et non de la taxe. Ce type de question se pose quant Ă l'efficacitĂ© de toute politique environnementale. Sans Ă©valuation rigoureuse, le risque est alors d'avancer Ă l'aveugle, en espĂ©rant finir par trouver un peu au hasard un cocktail de politiques assez efficaces pour rĂ©duire finalement le volume total des Ă©missions. On perdrait alors du temps et la possibilitĂ© de savoir sâil aurait pu exister des moyens moins douloureux dâobtenir la mĂȘme rĂ©duction du volume dâĂ©missions. Pour le dire en termes plus formels, pour savoir l'effet de la taxe carbone sur les Ă©missions dans un pays, il ne suffit pas de comparer le niveau des Ă©missions aprĂšs la rĂ©forme au niveau des Ă©missions avant la rĂ©forme. Il faudrait idĂ©alement comparer l'ampleur des Ă©missions dans ce pays aprĂšs la rĂ©forme au contrefactuel, c'est-Ă -dire au niveau des Ă©missions dans ce mĂȘme pays dans un monde parallĂšle oĂč la rĂ©forme n'aurait pas Ă©tĂ© mise en place. Ce n'est possible qu'Ă l'aide d'une machine Ă voyager dans des univers parallĂšles. ProblĂšme: le dĂ©veloppement de cette technologie est encore Ă un stade... embryonnaire. Rassurons-nous. Il existe des mĂ©thodes possibles pour approximer ce contrefactuel. En thĂ©orie, on pourrait faire une expĂ©rience oĂč on tire au sort les entreprises qui auront Ă payer une taxe carbone, et les entreprises qui en seront exemptĂ©s dans un premier temps. Imaginons alors qu'on observe un Ă©cart d'Ă©missions entre les deux groupes. Ce sera la preuve d'un effet de la taxation carbone: par le tirage au sort, le fait d'avoir Ă©tĂ© soumis Ă la taxe carbone ou non sera le seul facteur qui distingue les entreprises soumises Ă la taxe des entreprises qui en sont exemptĂ©es. En pratique, la mesure serait impossible Ă justifier politiquement. NĂ©anmoins, il existe une solution de secours, certes un peu moins fiable, mais qui permet dâobtenir des indices prĂ©cieux. Comme je l'expliquais dans mon article sur l' efficacitĂ© du confinement , lorsqu'on ne peut pas faire d'expĂ©riences, on peut adopter une approche dite quasi-expĂ©rimentale. La diffusion de ces mĂ©thodes en science Ă©conomique est une facette de ce quâon appelle parfois la rĂ©volution de crĂ©dibilitĂ© . Plus fiables, ces mĂ©thodes sont devenues populaires en Ă©conomie et dans d'autres disciplines comme en sociologie, en science-politique Ă lâamĂ©ricaine ou mĂȘme en mĂ©decine ( voir cet autre exemple ). Dans notre exemple fictif, une mĂ©thode quasi-expĂ©rimentale possible serait le diffĂ©rence-en-diffĂ©rence (DiD). Ce n'est pas la mĂ©thode reine des approches quasi-expĂ©rimentales, mais elle est flexible et facile Ă implĂ©menter. Le DiD est nĂ© en santĂ© publique, Snow l'a utilisĂ© en 1856 pour montrer que le cholĂ©ra se diffusait par l'eau sale. Cette technique a connu une nouvelle popularitĂ© dans les annĂ©es 1990. Etudiant les effets du salaire minimum sur l'emploi, les Ă©conomistes David Card et Alan B. Krueger (1994) ont utilisĂ© cette mĂ©thode mais en la modernisant. Cette modernisation Ă©tait nĂ©cessaire pour pouvoir savoir si les rĂ©sultats du DiD sont significatifs statistiquement, et appliquer la mĂ©thode Ă de larges bases de donnĂ©es de panel, c'est-Ă -dire qui suivent plusieurs individus, entreprises, ou pays au cours du temps. Mais il n'est pas nĂ©cessaire de comprendre le dĂ©tail de ces sophistications pour saisir l'esprit de la mĂ©thode. Le voici : pour reprendre notre exemple, on peut supposer qu'un pays dont les Ă©missions auraient Ă©voluĂ© au mĂȘme rythme que la France quelques annĂ©es avant la mise en place de la taxe carbone permettait d'approcher le contrefactuel de la France. Ce serait notre pays contrĂŽle, comme un groupe contrĂŽle. On pourrait alors estimer l'effet de notre taxe carbone en supposant que sans cette rĂ©forme, les Ă©missions auraient continuĂ© Ă croĂźtre au mĂȘme rythme que dans le groupe contrĂŽle, comme avant la rĂ©forme. Si les Ă©missions se mettent Ă augmenter plus vite dans le groupe contrĂŽle quâen France Ă partir de janvier 2024 comme dans la vidĂ©o prĂ©cĂ©dente, ce sera un indice que la rĂ©forme aura rĂ©duit les Ă©missions en France. C'est lĂ toute l'intuition de la mĂ©thode du DiD. Une hypothĂšse clef est celle des tendances parallĂšles : en l'absence de la taxe carbone, la France aurait suivi une trajectoire comparable en terme d'Ă©missions Ă celle du pays contrĂŽle. On peut vĂ©rifier que les tendances en termes d'Ă©missions Ă©taient comparables avant la mise en place de la politique. C'est mĂȘme absolument nĂ©cessaire. NĂ©anmoins, on ne peut pas vĂ©rifier que ce parallĂ©lisme se serait poursuivi aprĂšs la mise en place de la taxe : faute de machine Ă voyager entre les mondes, on ne peut pas observer le niveau des Ă©missions en 2024 dans une France qui n'aurait pas mis en place cette taxe carbone. NĂ©anmoins, si aucune autre loi n'est entrĂ©e en vigueur en mĂȘme temps que celle instaurant la taxation, cette hypothĂšse paraĂźt raisonnable. Il serait surprenant que les trajectoires d'Ă©mission des deux pays se mettent Ă diverger pour une autre raison que la rĂ©forme... exactement au moment de la rĂ©forme, surtout s'il n'y a pas d'autre politique avec des effets comparables implĂ©mentĂ©e au mĂȘme moment. Ce serait un sacrĂ© hasard ! C'est possible, mais improbable. Dans notre exemple, il faudrait imaginer que les entreprises se seraient mises Ă polluer significativement moins que les entreprises du pays contrĂŽle prĂ©cisĂ©ment Ă partir de janvier 2024, date de l'entrĂ©e en vigueur de la politique, et non en dĂ©cembre ou en novembre, et ce, pour une raison qui n'aurait rien avoir avec la politique de taxation carbone. Bien sĂ»r, les comportements et les mentalitĂ©s peuvent se mettre Ă diverger entre pays qui connaissaient des tendances similaires pour une raison que le chercheur ne sait pas saisir et mesurer. Cependant, il faut insister sur la discontinuitĂ©. Si un tel changement de 'culture' se produit, il serait sans doute incrĂ©mental. Il serait surprenant qu'il soit exactement synchronisĂ© Ă l'implĂ©mentation de la politique, et qu'on n'en dĂ©tecte pas de traces juste avant qu'elle prenne effet. Pour paraphraser Charles Darwin, on pourrait dire que "le [social] n'aime pas les discontinuitĂ©s ". Une difficultĂ© toutefois avec cette approche est la possibilitĂ© d'effets d'anticipation: les agents peuvent changer leurs comportements en anticipation de la politique. Une solution ici serait d'estimer l'effet Ă partir de l'annonce de la mise en place de la taxe plutĂŽt que de sa mise en vigueur. On notera aussi que toute notre stratĂ©gie repose sur l'existence d'un pays dont les Ă©missions ont Ă©voluĂ© au mĂȘme rythme que celle de la France. Mais que faire si on n'en trouve pas ? Il existe de nombreuses solutions, l'une d'elle est celle du contrĂŽle synthĂ©tique. Que faire en lâabsence de tendances parallĂšles ? La mĂ©thode du contrĂŽle synthĂ©tique Dans une contribution particuliĂšrement intĂ©ressante, Andersson (2019) utilise la mĂ©thode du contrĂŽle synthĂ©tique pour Ă©valuer les effets de la mise en place dâune taxe carbone en SuĂšde. Elle montre que les effets de la mesure ont Ă©tĂ© notables. La taxe carbone suĂ©doise a rĂ©duit les Ă©missions du pays, sans vraisemblablement rĂ©duire le PIB par habitant. Ce rĂ©sultat est cohĂ©rent avec les prĂ©cĂ©dentes Ă©tudes qui montrent aussi que les taxes carbones rĂ©duisent les Ă©missions, quoique souvent dans une moindre mesure que dans cette Ă©tude - je discute de pourquoi en (1). Pour savoir que les Ă©missions ont bien baissĂ© Ă cause de la taxe carbone, lâĂ©conomiste utilise justement la mĂ©thode du contrĂŽle synthĂ©tique. Cette mĂ©thode a Ă©tĂ© introduite en Ă©conomie/science-politique amĂ©ricaine, puis elle sâest diffusĂ©e dans dâautres disciplines comme la santĂ© publique et lâĂ©pidĂ©miologie. Ici, il sâagit de comparer les Ă©missions en SuĂšde Ă celles dâun groupe contrĂŽle créé par le chercheur et dont la tendance Ă©tait la mĂȘme en termes dâĂ©missions de CO2 que la SuĂšde avant lâintroduction de la taxe. Comme dans le diffĂ©rence-en-diffĂ©rence, si les tendances de la SuĂšde et de ce groupe de contrĂŽle cessent de coĂŻncider juste aprĂšs la taxe, câest un vrai indice de lâeffet de la taxe. Comment crĂ©e-t-on ce groupe de contrĂŽle synthĂ©tique ? Ici, la mĂ©thode du contrĂŽle synthĂ©tique permet de combiner les tendances des pays europĂ©ens qui n'ont pas mis en place de taxes similaires pour crĂ©er un groupe de contrĂŽle valide. Pour comprendre comment, il faut bien avoir en tĂȘte ce qu'est une moyenne pondĂ©rĂ©e. Si vous vous figurez mal ce que c'est, rassurez-vous : vous en avez dĂ©jĂ croisĂ©. A l'Ă©cole, votre moyenne scolaire Ă©tait (est) une moyenne pondĂ©rĂ©e. En effet, on pourrait aussi appeler les coefficients assignĂ©s Ă chaque matiĂšre des poids. Peut-ĂȘtre vous ĂȘtes vous dĂ©jĂ venu Ă l'esprit quâavec assez de notes dans assez de matiĂšres, on peut obtenir n'importe quelle moyenne pourvu qu'on ajuste habilement les coefficients . Remplacez les notes dans diffĂ©rentes matiĂšres par les Ă©missions dans diffĂ©rents pays et vous obtiendrez la mĂ©thode d'Andersson. Le chercheur compare lâĂ©volution des Ă©missions de CO2 Ă une moyenne pondĂ©rĂ©e des Ă©missions des pays de lâOCDE (dĂ©veloppĂ©s), moyenne dont les poids ont Ă©tĂ© ajustĂ©s pour coller Ă la sĂ©rie des Ă©missions suĂ©doises avant lâintroduction de la taxe. Sur ce graphique issu de l'article, on voit le groupe contrĂŽle synthĂ©tique en pointillĂ© et les Ă©missions effectives de la SuĂšde en trait plein : AprĂšs 1990, date de la mise en place de la taxe, on voit nettement que les Ă©missions de la SuĂšde continuent Ă augmenter, mais bien moins vite que celles du groupe contrĂŽle. MalgrĂ© l'Ă©chantillon plutĂŽt rĂ©duit qui empĂȘche de dĂ©tecter des petits effets, cette diffĂ©rence entre la SuĂšde et la SuĂšde synthĂ©tique est statistiquement significative. Il existe plusieurs façons d'augmenter encore la fiabilitĂ© de ce rĂ©sultat. Un problĂšme possible naĂźt de ce qu'on appelle l' overfitting. Dans la langue de MoliĂšre et de Kaaris, qui nous rappelle que " Les hommes mentent mais pas les chiffres ", on parle aussi de sur-apprentissage. Il est possible que les tendances divergent mĂ©caniquement, simplement parce que les poids ont Ă©tĂ© ajustĂ©s sur une pĂ©riode antĂ©rieure Ă la mise en vigueur de la politique. NĂ©anmoins, on peut employer ce qu'on appelle des tests placebo pour addresser ce biais. Par exemple, on peut ajuster les poids sur une pĂ©riode qui se finit bien avant la mise en place de la politique. Ceci revient Ă supposer que la taxe a Ă©tĂ© instaurĂ©e Ă une date bien infĂ©rieure Ă sa vraie date. Alors que la taxe carbone suĂ©doise a Ă©tĂ© implĂ©mentĂ©e en 1990, Andersson la fixe artificiellement Ă 1980, et 1970 et constate que les tendances ne divergent pas avant que la taxe ait Ă©tĂ© mise en place. Et ceci nâest qu'un test dans la batterie de ceux que lâauteur mĂšne pour vĂ©rifier la robustesse de leur rĂ©sultat. Le contrĂŽle synthĂ©tique n'est toutefois pas la seule maniĂšre de trouver des tendances comparables.
ThĂ©orie du ruissellement, Ă©conomies d'Ă©nergie, et port du voile : les techniques de matching et autres modernitĂ©s Si plusieurs pays finissent par mettre en place une taxe carbone, on peut aussi combiner le DiD avec des techniques de matching. Elles consistent Ă utiliser des algorithmes qui fouillent des grandes bases de donnĂ©es pour trouver un pays (ou un mĂ©nage, une entreprise) qui a une tendance similaire avant l'introduction de la politique. C'est la solution qu'emploie cette Ă©tude trĂšs mĂ©diatisĂ©e sur la 'thĂ©orie du ruissellement' , l'impact des politiques de baisse de la fiscalitĂ© sur les plus riches sur les inĂ©galitĂ©s et l'activitĂ© Ă©conomique. Ici, la mĂ©thode des chercheurs pour trouver un contrefactuel pour chaque baisse de taxe revient (trĂšs schĂ©matiquement) Ă dire leur logiciel statistique : " pour chaque baisse de taxe dans un pays donnĂ©, fouille la base de donnĂ©es, et dĂ©brouille-toi pour me trouver un pays (ou un groupe de pays) qui avait une tendance similaire en termes de politiques fiscales et de l'Ă©volution de certaines variables (PIB par tĂȘte, ouverture commerciale, vote pour les partis de gauche) ". Cette Ă©tude suggĂšre que les baisses de taxe sur les riches augmentent les inĂ©galitĂ©s, mais ne semblent pas causer une hausse de la croissance, ou une baisse du chĂŽmage. NĂ©anmoins, il existe encore des dĂ©bats trĂšs riches en Ă©conomie et statistique sur la bonne mĂ©thode lorsqu'on s'intĂ©resse non plus Ă l'effet d' une politique sur un seul pays mais Ă l'effet dâune mĂȘme politique implĂ©mentĂ©e Ă des moments diffĂ©rents dans plusieurs pays. Une autre mĂ©thode consiste Ă utiliser certains progrĂšs des techniques de prĂ©diction en data science. Par exemple, Christensen et al (2021) s'intĂ©ressent Ă un problĂšme Ă©pineux : alors que la transition Ă©cologique nĂ©cessite des Ă©conomies dâĂ©nergie, ceux permis par des politiques ciblĂ©es sur cet objectif sont systĂ©matiquement surestimĂ©s. En employant une de ces nouvelles mĂ©thodes, les chercheurs montrent que ces Ă©checs de prĂ©diction s'expliquent principalement non pas par un effet rebond (je paie moins cher donc je consomme plus), mais par l'hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© de la qualitĂ© des travaux de rĂ©novation (par exemple, certains artisans sont moins efficaces que d'autres) et par des biais systĂ©matiques dans les modĂšles d'ingĂ©nierie qui tentent de prĂ©dire les Ă©conomies d'Ă©nergie.
Il faut prendre ces derniers résultats avec plus de distance. (Quasi-)expérience ou non, une étude suffit rarement. Mon billet est centré sur l'étude d'Andersson car ses résultats sont cohérents avec le reste de la littérature. Néanmoins, les résultats fournis par des approches quasi-expérimentales donnent parfois des résultats contradictoires. Je pense par exemple aux évaluations de l'interdiction des signes religieux ostentatoires menée dans les années 1990 et 2000 en France. Il semble qu'il va falloir plus de temps et d'études pour bien comprendre l'impact de ce type de politiques sur les jeunes musulmanes.
(1) Ici, un problĂšme possible serait que la SuĂšde a mis en place une rĂ©forme des transports non pas exactement en mĂȘme temps, mais quelques annĂ©es avant, en 1989 - voir cet article de recherche et cette discussion sur twitter . NĂ©anmoins, ce papier appliquant la mĂȘme mĂ©thode pour Ă©tudier la taxe carbone Finlandaise trouve un effet similaire Ă celui mesurĂ© en SuĂšde. Or, Ă ma connaissance, la Finlande n'a pas mis en place d'autres politiques en mĂȘme temps que sa taxe. Mais je dois continuer mes recherches ! J'ai Ă©crit Ă Andersson, l'auteur du papier sur la SuĂšde pour en discuter, et je mettrais ce billet de blog Ă jour. Si on veut donc faire une interprĂ©tation parfaitement prudente du papier, on peut donc dire qu'il prouve un effet d'une taxe carbone combinĂ©e Ă une rĂ©forme des transports.
Meritocratie, mes recherches et la démocratie - Live Twitch avec Tom Bry-Chevalier
Je relaie ici le replay d'une agrĂ©able et trĂšs intĂ©ressante discussion entre le sĂ©millant Tom Bry-Chevalier et moi-mĂȘme dans son Ă©mission Twitch ! La discussion est partie de mon champ de recherche et de mes recherches et a dĂ©rivĂ© sur des sujets plus larges comme la mĂ©ritocratie et le rĂŽle de l'Ă©cole dans la reproduction sociale.

Article dans SPS et Conférence au REC 2023
Si vous désirez une introduction concise, et efficace à la politique fondée sur les preuves, voici la retranscription vidéo de ma conférence de l'année derniÚre au REC 2023, en avril dernier : Pour des raisons techniques, les slides ne sont pas visibles à l'écran, mais vous pouvez les télécharger grùce à un lien dans la description. Si vous souhaitez visionner une conférence sur un thÚme proche mais avec des slides affichés à l'écran, vous pouvez vous tourner vers cette conférence sur la politique fondée sur les preuves et l'environnement , ou celle-ci faite pour Altruisme Efficace France . Elles sont néanmoins plus longues ! Jean-Paul Krivine, que j'ai rencontré au REC suite à cette intervention, m'a proposé de faire de cette conférence un article pour le numéro 346 dans la revue de l'AFIS, Science et Pseudoscience. Les deux supports sont d'ailleurs assez complémentaires !

Corruption des médecins : a-t-on débunké Roussel et Raoult ? (2/2)
Les propos sur ce blog n'engagent que leur auteur, Louis FREGET, et non tous les auteurs de l'Ă©tude en question. Toutes les citations sont traduites de l'anglais par moi-mĂȘme. Les passages soulignĂ©s sont des liens hypertexte. Dans le billet prĂ©cĂ©dent , je prĂ©sentais les limites de l'Ă©tude de Yanis Roussel et Didier Raoult que nous avons rĂ©pliquĂ©. Il s'agit d'une Ă©tude qui trouvait une corrĂ©lation parfaite entre les attitudes des mĂ©decins français envers l'hydroxychlroquine (HCQ) comme traitements contre le COVID-19 et leurs conflits d'intĂ©rĂȘt avec Gilead Sciences - la sociĂ©tĂ© qui a promu le Remdesivir, un autre traitement potentiel contre le COVID-19. Plus les mĂ©decins auraient reçu d'argent de Gilead, moins ils seraient enclins Ă recommander dans les mĂ©dias l'usage de l'HCQ. L'Ă©tude porte sur les infectiologues français, membres du ComitĂ© des Maladies Infectieuses et Tropicales (CMIT). J'expliquais aussi comment nous tentions de contourner les limites de l'Ă©tude originale dans notre Ă©tude de rĂ©plication. Si vous ne l'avez pas dĂ©jĂ fait, je vous recommande chaleureusement de lire ce premier billet avant celui-ci. Place maintenant aux principaux rĂ©sultats de notre Ă©tude. Je dirais qu'ils sont au nombre de trois, et qu'ils diffĂ©rent assez sensiblement de ceux de l'Ă©tude originale : 1. On ne parvient pas (ou trĂšs mal) Ă prĂ©dire l'opinion exprimĂ©e d'un mĂ©decin sur l'HCQ Ă partir de ses financements par Gilead. Il n'y a pas de corrĂ©lation parfaite ou "quasi-parfaite" entre conflits d'intĂ©rĂȘt avec Gilead et attitudes des mĂ©decins Ă l'Ă©gard de l'HCQ comme traitement contre le COVID. Souvent, l'association n'est mĂȘme pas significative statistiquement. La mĂ©thode de Roussel et Raoult amplifie considĂ©rablement la corrĂ©lation entre les deux variables. 2. S'il y a une corrĂ©lation significative (mais non quasi-parfaite) entre financements totaux (par toute l'industrie pharmaceutique) et attitudes des mĂ©decins quant Ă la prescription de l'HCQ, il ne semble pas y avoir de lien privilĂ©giĂ© entre Gilead Sciences et les attitudes envers l'HCQ, par rapport aux entreprises pharmaceutiques en gĂ©nĂ©ral. 3. L'appartenance ou non Ă l'IHU est de loin le meilleur prĂ©dicteur des attitudes des mĂ©decins, suggĂ©rant qu'il faut au moins autant s'intĂ©resser aux 'conflits d'intĂ©rĂȘts institutionnels' qu'aux conflits d'intĂ©rĂȘt financiers. Le lecteur aguerri que vous ĂȘtes aura notĂ© que je parle de corrĂ©lations, et que je ne fais pas d'affirmations causales. Je discute nĂ©anmoins de l'interprĂ©tation qu'on peut faire de ces rĂ©sultats Ă la fin de l'article. Premier rĂ©sultat : pas de corrĂ©lation parfaite entre conflits d'intĂ©rĂȘt avec Gilead et attitudes des mĂ©decins vis Ă vis de la prescription de l'HCQ Il existe plusieurs maniĂšres d'Ă©valuer la corrĂ©lation entre attitudes des mĂ©decins et financements par Gilead - j'en parle plus bas. NĂ©anmoins, dans la majoritĂ© de nos tests statistiques, on ne trouve pas de corrĂ©lation significative entre conflits d'intĂ©rĂȘt par Gilead et opinions exprimĂ©es Ă l'Ă©gard de l'HCQ. MĂȘme en se concentrant sur les rares cas oĂč la corrĂ©lation est significative statistiquement, elle est trĂšs loin d'ĂȘtre parfaite ou "quasi-parfaite" : on ne parvient pas (ou trĂšs mal) Ă prĂ©dire l'opinion exprimĂ©e d'un mĂ©decin sur l'HCQ Ă partir de ses financements. MĂȘme Ă considĂ©rer quâune corrĂ©lation entre financements par Gilead et prise de position des mĂ©decins existe, celle-ci serait faible. Nous peinons donc Ă reproduire la conclusion principale de l'article de Roussel et Raoult. Le graphique ci-dessous, issu de notre article, illustre bien ce rĂ©sultat. En ordonnĂ©e, on trouve une note d'attitude publique vis Ă vis de l'usage de l'HCQ contre le COVID-19 (oui, le ) de 50 membres du ComitĂ© des Maladies Infectieuses et Tropicales (CMIT) qui ont donnĂ© leur avis publiquement. En abscisse, on trouve la somme des financements de Gilead reçus par les mĂ©decins entre 2013 et 2019. La relation est trĂšs vaguement nĂ©gative : les mĂ©decins qui ont reçu plus d'argent de Gilead semblent un peu moins nombreux Ă dĂ©fendre l'HCQ. NĂ©anmoins, les points sont trĂšs dispersĂ©s autour de la droite. On voit un nombre important de mĂ©decins qui n'ont pas reçu de financement de Gilead et ont pour autant Ă©mis des opinions neutres ou dĂ©favorables quant Ă l'usage de l'HCQ pour traiter le COVID, et, dans une moindre mesure, on trouve aussi des mĂ©decins qui ont reçu beaucoup de financements par Gilead et ont pourtant Ă©mis une opinion au moins modĂ©rĂ©ment positive sur la molĂ©cule. Vous trouvez peut-ĂȘtre cette interprĂ©tation du graphique un peu approximative. Qu'Ă cela ne tienne : on peut mettre deux chiffres sur cette importante dispersion qu'on observe. Le premier est le coefficient de dĂ©termination ou le R^2. C'est un chiffre entre 0 et 1 qui, trĂšs (trop) schĂ©matiquement mesure la capacitĂ© d'un indicateur Ă en prĂ©dire un autre. Une corrĂ©lation quasi-parfaite rĂ©sulterait en un coefficient de dĂ©termination proche de 1, disons 80%. Sur ce graphique, ce coefficient est de... 6%. Toutefois, utiliser la mĂ©thode trĂšs singuliĂšre des deux auteurs de l'article d'origine fait bondir ce chiffre. Le coefficient de dĂ©termination passe Ă 67% -le coefficient de corrĂ©lation spearman, indicateur plus indiquĂ© pour leur mĂ©thode est de 90%-, il s'agit donc d'une corrĂ©lation quasi-parfaite. NĂ©anmoins, avec d'autres chercheurs comme le biostasticien Paul-Hans Piehpo, nous pensons que la mĂ©thode, disons conventionnelle , celle que nous employons, est la plus fiable. Pourquoi ? La mĂ©thode de Raoult et Roussel consiste Ă calculer les financements moyens par rang de l'indicateur (-2, -1, 0, 1, 2), puis Ă calculer la corrĂ©lation avec les attitudes sur l'HCQ avec ces 5 observations agrĂ©gĂ©es plutĂŽt qu'avec les 50 observations individuelles des mĂ©decins. C'est une pratique trĂšs surprenante, que les auteurs ne justifient pas dans l'article. Or, on perd Ă©normĂ©ment d'information en passant de 50 Ă 5 observations. On nĂ©glige la variabilitĂ© au sein de chaque rang : ainsi on voit sur le graphique que si certains infectiologues qui ont Ă©mis une opinion neutre ou nĂ©gative sur l'HCQ ont reçu beaucoup de financement de Gilead, d'autres qui dĂ©conseillaient l'usage de l'HCQ en avaient reçu trĂšs peu ou aucun. La mĂ©thode de Roussel et Raoult conduit Ă surestimer considĂ©rablement la corrĂ©lation entre les deux variables. Le deuxiĂšme chiffre intĂ©ressant est la p-value. C'est elle qui nous permet de savoie si le rĂ©sultat est significatif statistiquement ou non. Dans la plupart de nos calculs, elle est de 10%, ce qui signifie qu'on aurait 10% de chance d'observer une relation aussi faible (ou forte) entre conflits d'intĂ©rĂȘt par Gilead et attitudes publiques sur l'HCQ des mĂ©decins dans un monde oĂč on saurait qu'il n'y a pas de vraie relation entre ces deux variables. C'est supĂ©rieur au seuil de 5% oĂč on peut dire par convention que la relation est significative. Lorsqu'on trouve un premier rĂ©sultat, il est toujours intĂ©ressant de le jeter contre les murs pour vĂ©rifier s'il est solide. Est-ce que rĂ©sultat tient quand on change un peu la maniĂšre dont on mesure cette corrĂ©lation ? Oui, comme je l'explique dans cette note de bas de page (1), on trouve sensiblement la mĂȘme conclusion quand : - On change la maniĂšre dont on fixe le score d'approbation de l'HCQ des mĂ©decins qui se sont exprimĂ©s plusieurs fois ; - On change les mĂ©thodes statistiques - certaines sont peut-ĂȘtre plus adaptĂ©es quand on donne aux mĂ©decins une note ronde (-2, 1, 0, 1, 2), comme Roussel et Raoult dans leur papier original. L'annexe de l'article contient encore d'autres tests de cette nature. Ils convergent vers notre conclusion : la corrĂ©lation financement par Gilead-attitudes des mĂ©decins Ă l'Ă©gard est parfois significative, souvent non-significative, et elle est toujours faible. Elle n'est donc pas quasi-parfaite. DeuxiĂšme rĂ©sultat : il ne semble pas y avoir de lien privilĂ©giĂ© entre Gilead Sciences et les attitudes envers l'HCQ, par rapport aux entreprises pharmaceutiques en gĂ©nĂ©ral. Il existe bien une corrĂ©lation significative entre financements totaux et attitudes des mĂ©decin envers l'HCQ: (R^2 : 13%, p-value<5%). NĂ©anmoins, contrairement Ă dans l'Ă©tude de Roussel et Raoult, ce lien est donc nettement plus fort que celui entre financements par Gilead et attitudes des mĂ©decins. Plus encore, il n'y a pas de corrĂ©lation entre le part des financements de chaque mĂ©decin par Gilead dans les financements totaux et leurs attitudes vis Ă vis de lâHCQ. Ainsi, il n'y a pas de lien spĂ©cifique entre les attitudes envers HCQ et les conflits d'intĂ©rĂȘts avec Gilead Sciences, par rapport aux entreprises pharmaceutiques en gĂ©nĂ©ral. Cela semble peu compatible avec la thĂšse que Gilead aurait orchestrĂ© le dĂ©clin de l'HCQ. TroisiĂšme rĂ©sultat: les 'conflits d'intĂ©rĂȘts institutionnels' prĂ©disent mieux les opinions que les conflits d'intĂ©rĂȘts financiers En revanche, la corrĂ©lation entre opinions sur l'HCQ et le fait d'ĂȘtre affiliĂ© ou non Ă l'IHU de Didier Raoult est trĂšs significative (p-value <0.000) et plus large que les autres (R^2= 30%). Les membres de l'IHU ont exprimĂ© dans les mĂ©dias des opinons beaucoup plus favorables Ă l'Ă©gard de l' HCQ que le reste des infectiologues. Ceci suggĂšre qu'il faut aussi considĂ©rer le rĂŽle de facteurs plus institutionnels. Au sein d'une mĂȘme unitĂ© de recherche, il peut exister des rapports de force particuliers qui dĂ©sincitent Ă contredire le directeur d'un institut. Il peut Ă©galement y avoir un effet de sĂ©lection. Qui se ressemble se rassemble : les membres de l'IHU peuvent avoir choisi cet institut car ils adhĂšrent aux mĂȘmes valeurs qui poussent Didier Raoult Ă dĂ©fendre l'usage de l'HCQ (confiance dans les Ă©tudes observationnelles plutĂŽt qu'expĂ©rimentales, postulat qu'il faut plutĂŽt juger d'une Ă©tude scientifique Ă l'aune des qualitĂ©s individuelles de l'auteur que de celles de sa mĂ©thode, mĂ©fiance envers l'industrie pharmaceutique, ...). Enfin, il faut considĂ©rer ce que les Ă©conomistes et les sociologues appellent des effets de pairs : certains comportements sont contagieux, car on imite ceux qui sont proches de nous, et il y a un coĂ»t Ă ne pas agir comme les membres du groupe auquel on s'identifie. Il existe des indices que les comportements des mĂ©decins sont affectĂ©s par ces effets de pair. Par exemple, cette Ă©tude trouve des indices de l'existence d'effets de pair entre mĂ©decins dans un autre contexte. Ce papier ne trouve des effets de pair qu'au sein des membres d'un mĂȘme laboratoire, mais pas entre membres de laboratoires diffĂ©rents. C'est trĂšs intĂ©ressant, car c'est prĂ©cisĂ©ment le type de mĂ©canisme qui peut expliquer la polarisation d'opinion qu'on observe dans les donnĂ©es. D'autre part, une expĂ©rience randomisĂ©e contrĂŽlĂ©e menĂ©e aux Etats-Unis montre qu'une lettre indiquant Ă un mĂ©decin qu'il prescrit plus que la moyenne des mĂ©decins dans son Etat rĂ©duit ses prescriptions d'un neuroleptique. Est-ce lĂ la preuve que les infectiologues sont les pantins non pas de Gilead, mais de l'industrie pharmaceutique en gĂ©nĂ©ral ? La distinction entre corrĂ©lation et causalitĂ© Si on exclut les conflits d'intĂ©rĂȘt institutionnels (affiliation ou non Ă lâIHU), la seule corrĂ©lation robuste est celle entre les financements totaux et les attitudes des mĂ©decins. Ce rĂ©sultat est cohĂ©rent avec une assez large littĂ©rature sur le sujet qui trouve des corrĂ©lations entre comportements des mĂ©decins (notamment leurs prescriptions) et leurs conflits d'intĂ©rĂȘt. En France, par exemple, cette Ă©tude concluait que les gĂ©nĂ©ralistes avec plus de conflits d'intĂ©rĂȘt prescrivent plus. Cependant, on ne le dit jamais assez : corrĂ©lation n'est pas causalitĂ©. On peut ici discuter de la pertinence de deux biais, dont je parle dans presque tous mes articles :
PremiĂšrement, il peut y avoir un biais dit de simultanĂ©itĂ©. Qui de la poule ou de l'oeuf ? Est-ce que le fait de recevoir de l'argent de l'industrie pharmaceutique cause une hausse des prescriptions des mĂ©decins en les influençant ? Ou est-ce que le mĂ©decins qui prescrivent sont plus susceptibles de croire en les vertus de la mĂ©dicamentation et de contracter avec les industries pharmaceutiques, si bien qu'ils prescriraient plus de toute façon ? Dans notre cas, est-ce que certains mĂ©decins sont 'pro-gilead' parce qu'ils ont reçu des financements ? Ou est-ce que ces mĂ©decins ont reçu des financements parce qu'ils sont pro-gilead ? A moins de considĂ©rer que Gilead a une politique particuliĂšre qui attire certains mĂ©decins plutĂŽt que d'autres, cette objection est sans doute moins pertinente dans notre cas, car on associe les opinions des mĂ©decins Ă la somme de l'argent qu'ils ont reçu entre 2013 et 2019, c'est-Ă -dire avant la crise du COVID et les dĂ©bats sur la prescription de l'HCQ. DeuxiĂšmement, il faut considĂ©rer ce qu'on appelle un biais de la variable omise. Peut-ĂȘtre qu'il existe des variables qui expliquent Ă la fois que certaines personnes reçoivent plus d'argent de l'industrie pharmaceutique et soient plus opposĂ©s Ă l'usage de l'HCQ. Ce ne serait alors pas les financements qui rendent les chercheurs anti-HCQ, mais le fait qu'il existe des causes communes au fait de recevoir de l'argent des entreprises pharmaceutiques et d'ĂȘtre anti-HCQ. Dans notre Ă©chantillon, les opposants Ă la prescription de l'HCQ ont souvent attaquĂ© la rigueur mĂ©thodologique des Ă©tudes en sa faveur (Ă©tudes non-expĂ©rimentales qui empĂȘchent de savoir si les patients avec de l'HCQ sont en meilleure santĂ© Ă cause de la molĂ©cule ou parce qu'ils Ă©taient en meilleur santĂ©, biais du temps immortel, changement a posteriori des critĂšres de jugement,...). Or, il est assez raisonnable de penser que les meilleurs chercheurs puissent aussi recevoir plus de financements, y compris du privĂ©. Il existe une premiĂšre rĂ©ponse statistique Ă ce biais de la variable omise. En effet, comme on peut tester si le salaire des femmes et des hommes diffĂšre Ă poste, Ă©ducation, Ă©gales, on peut utiliser les mĂȘmes mĂ©thodes statistiques pour vĂ©rifier si l'attitude des chercheurs diffĂšre entre chercheurs qui ont reçu beaucoup et peu de financement de l'industrie pharmaceutique Ă compĂ©tence Ă©gale, ou en tout cas indicateurs censĂ©s mesurĂ©s la compĂ©tence Ă©gaux. On dit qu'on contrĂŽle par ces variables, et c'est ce qu'on fait dans notre annexe, dont je recommande la lecture prĂ©alable Ă qui voudrait critiquer notre article. Reste le plus dur : mesurer la compĂ©tence. Nous avons tentĂ© de l'approximer avec plusieurs variables trĂšs imparfaites : h index (un indicateur qui mĂ©lange le nombre de publications et de citations par d'autres scientifiques), nombre de publications, Ăąge, et statut universitaire (Docteur ou Professeur). Cependant, aucune de ces mesures de la compĂ©tence n'est significativement corrĂ©lĂ©e aux opinions exprimĂ©es dans les modĂšles qui incluent plusieurs variables Ă la fois. Si contrĂŽler par ces variables rĂ©duit encore la significativitĂ© des liens attitudes-financements par Gilead, l'association attitude-financements totaux rĂ©siste bien (Annexe 9, table 12-13). NĂ©anmoins, le prestige des publications est un indicateur trĂšs imparfait de la compĂ©tence des chercheurs, en particulier alors qu'il a Ă©tĂ© dĂ©montrĂ© que l es Ă©tudes les plus citĂ©es Ă©taient les moins reproductibles. Dans l'esprit de la jolie formule d'Idriss Aberkane sur les notes, on pourrait dire que "la [compĂ©tence scientifique ainsi mesurĂ©e] est Ă la [compĂ©tence] ce que le cheval de bois est au vrai cheval". Une autre variable omise pourrait ĂȘtre l'appartenance Ă l'IHU. Ses membres cumulent des financements faibles ou nuls, et ils ont aussi beaucoup de raisons d'ĂȘtre pro-HCQ, j'en parlais plus haut. On voyait sur le graphique au dĂ©but de l'article que la faible relation nĂ©gative entre financements et attitudes envers l'HCQ semble s'expliquer essentiellement par les membres de l'IHU (les triangles verts) qui cumulent absence de financement et attitudes trĂšs favorables quant Ă l'usage de l'HCQ. De fait, quand on exclut les chercheurs de l'IHU de l'Ă©chantillon, l'association attitudes-financement Gilead reste non significative (p=0,345), et la corrĂ©lation attitudes-financement total (par toutes les entreprises pharmaceutiques) devient non-significative (p=0,054) (2). Toutefois, ajouter quelques contrĂŽles ne suffit pas Ă corriger le biais de la variable omise. On peut avoir oubliĂ© des variables, et peut-ĂȘtre que certaines variables omises ne peuvent ĂȘtre mesurĂ©es. C'est la raison pour laquelle les mĂ©thodes expĂ©rimentales ont Ă©tĂ© inventĂ©es. Ici, idĂ©alement pour pouvoir affirmer l'existence d'un lien de causalitĂ©, il faudrait faire une expĂ©rience oĂč on tire au sort des mĂ©decins qui recevront des financements supplĂ©mentaires et ceux qui n'en recevront pas. Imaginons alors qu'on observe un Ă©cart de comportement entre les deux groupes. Ce sera la preuve d'un effet des financements. Par le tirage au sort, le fait d'avoir reçu plus de financements ou non sera le seul facteur qui pourrait expliquer que les mĂ©decins qui ont reçu des financements supplĂ©mentaires soient plus anti-HCQ (ou pro-HCQ) que ceux qui n'en ont pas reçu. En pratique, cela semble difficile. En revanche, il existe des mĂ©thodes quasi-expĂ©rimentales, et dont il est beaucoup plus probable qu'elles puissent ĂȘtre employĂ©es un jour pour dĂ©mĂȘler causalitĂ© et corrĂ©lation dans ce contexte. Je parle de ces mĂ©thodes dans mon article sur l' efficacitĂ© du confinement , ou dans celui-ci sur le cholĂ©ra, la taxe carbone et le port du voile . On m'a averti qu'une Ă©quipe de chercheurs travaillait actuellement en France sur le sujet avec ce type de mĂ©thodes. J'ai hĂąte de dĂ©couvrir leurs rĂ©sultats, et j'Ă©crirai sur le sujet quand ils paraĂźtront. A ce stade, il est difficile de savoir si les corrĂ©lations que nous avons exhumĂ© sont causales. On notera que d'un point de vue politique, ce type de corrĂ©lations peut suffire pour justifier qu'on rĂ©gule les liens entre mĂ©decins et entreprises pharmaceutiques, rĂ©gulations qu'on pourrait de toutes façons dĂ©fendre sans ce type de donnĂ©es. Mais ce n'est pas mon sujet. Je m'intĂ©resse dans mes recherches et sur ce blog Ă ce qui est, pas Ă ce qui devrait ĂȘtre - je reviens sur cette distinction dans cet article sur les discriminations Ă l'embauche . Conclusion Est-ce que Gilead a orchestrĂ© avec succĂšs le dĂ©clin de l'HCQ comme traitement contre le COVID-19 ? On pourrait le croire Ă la lecture de la conclusion de l'Ă©tude originale, qui trouvait une corrĂ©lation parfaite entre le degrĂ© d'opposition publique Ă l'HCQ des infectiologues français et leurs financements par Gilead, et si on suppose que ce type de corrĂ©lation est causale. NĂ©anmoins, notre rĂ©plication montre que la corrĂ©lation entre attitudes vis Ă vis de l'HCQ et financement par Gilead est en rĂ©alitĂ© faible et fragile . Et en dehors du monde contrĂŽlĂ© des expĂ©riences, la distinction entre corrĂ©lation et causalitĂ© n'est jamais cosmĂ©tique. Quand on contrĂŽle par l'affiliation Ă l'IHU, la relation financement par Gilead-attitudes disparaĂźt complĂštement. Ceci suggĂšre qu'elle s'explique par le fait que les pro-HCQ sont concentrĂ©s dans un institut qui a reçu peu de financement par Gilead et qui est dirigĂ© par un chercheur qui dĂ©fend l'usage de l''HCQ. Plus gĂ©nĂ©ralement, rien ne permet d'affirmer que les mĂ©decins pro-HCQ diffĂšrent seulement des mĂ©decins anti-HCQ (ou neutres) par les financements qu'ils ont reçu, et que c'est donc ce facteur qui explique leurs diffĂ©rentes prises de position vis-Ă -vis de l'HCQ. C'est ce type de prĂ©caution qui m'empĂȘche d'affirmer que la corrĂ©lation modĂ©rĂ©e que nous trouvons entre financements totaux et attitudes vis Ă vis de l'HCQ est causale, mĂȘme si elle ne semble pas s'expliquer par les quelques variables tierces que nous avons collectĂ©es. Il ne nous reste qu'Ă attendre le rĂ©sultat d'Ă©tudes quasi-expĂ©rimentales, que je documenterai sur ce blog. Quand bien mĂȘme on ferait l'hypothĂšse (trĂšs lourde) que toutes nos corrĂ©lations seraient causales, l'effet des financements par Gilead sur les attitudes des mĂ©decins serait trĂšs faible, et celui des financements par toute l'industrie pharmaceutique au mieux modĂ©rĂ© (3). Il faut se mĂ©fier des raisonnements monocausaux. Il y a une infinitĂ© d'autres facteurs qui peuvent dĂ©terminer les comportements des mĂ©decins. On peut penser aux rĂ©sultats des Ă©tudes scientifiques, d'abord. Nos donnĂ©es montrent qu'entre aoĂ»t et dĂ©cembre 2020, les infectiologues du CMIT ont Ă©mis des opinions significativement moins favorables Ă la prescription de l'HCQ et du RemdĂ©sivir qu'entre fĂ©vrier et mai 2020. Or, cette pĂ©riode est justement celle oĂč les Ă©tudes suggĂšrant l'inefficacitĂ© de ces deux molĂ©cules contre le COVID-19 commençaient Ă s'accumuler. On peut aussi penser aux conflits d'intĂ©rĂȘt institutionnels dont je parlais plus haut. La seule forte corrĂ©lation que nous avons trouvĂ© est celle entre l'affiliation Ă l'IHU et l'attitude Ă l'Ă©gard de l'HCQ comme traitement contre le COVID-19. MĂȘme si on veut faire de toutes ces corrĂ©lations des causalitĂ©s, on ne peut pas nier que les conflits d'intĂ©rĂȘt financiers semblent ĂȘtre une vague dans l'ocĂ©an des raisons qui poussent les mĂ©decins Ă faire leurs choix, et que d'autres facteurs semblent jouer un rĂŽle aussi important, voire nettement plus important. Je finis ce billet de blog comme notre article de recherche, par cette citation de chercheur que Florian Cova a dĂ©nichĂ© : " Toutefois, il est naĂŻf de ne voir dans les conflits dâintĂ©rĂȘts que celui du financement, il en existe bien dâautres. Un des conflits les plus importants est le conflit idĂ©ologique, certaines personnes ont une approche religieuse des thĂ©ories scientifiques. Celles-ci peuvent leur avoir permis de dĂ©velopper leur carriĂšre, leur pensĂ©e, la remise en cause de ces thĂ©ories les met en danger de leur croyance et peut dĂ©clencher des rĂ©actions extraordinairement violentes (...) Il existe bien sĂ»r une autre source d'influence : les variables affectives. Nous considĂ©rons avec plus de bienveillance une thĂ©orie (mĂȘme une qui va Ă l'encontre de notre propre vision du monde) lorsqu'elle Ă©mane d'une personne que nous aimons ou respectons ." L'auteur de cet extrait est Didier Raoult, dans son livre La Science est un sport de combat. ****** (1) On notera que les mĂ©decins se sont parfois exprimĂ©s plusieurs fois, et que ce graphique reprĂ©sente leurs opinions les plus extrĂȘmes Ă l'Ă©gard de l'usage de la molĂ©cule contre le COVID. Nous avons fait ce choix pour nous rapprocher de la mĂ©thodologie de Roussel et Raoult qui ne donnent qu'une note ronde aux mĂ©decins (-2, -1, 0, 1, 2). Il est pourtant difficile de savoir quel choix faire car les auteurs ne spĂ©cifient pas comment ils ont fixĂ© la note quand un mĂ©decin s'Ă©tait exprimĂ© plusieurs fois. Ceci implique que notre variable expliquĂ©e, l'opinion des mĂ©decins est discrĂšte (elle ne peut prendre que 5 valeurs) et non continue. Or, dans ce cas, il peut ĂȘtre plus d'indiquĂ© d'employer une autre mĂ©thode, qui porte le nom poĂ©tique et lĂ©ger de rĂ©gression probit ordonnĂ©e. Avec cette mĂ©thode, on trouve une p-value de 10,3% : la relation entre financement par Gilead et attitudes envers l'HCQ n'est toujours pas significative. Toujours pas de corrĂ©lation parfaite Ă l'horizon. De plus, nous avons mesurĂ© cette relation en employant les opinions moyennes des mĂ©decins plutĂŽt que les opinions plus extrĂȘmes. Avec cette mesure des opinions qui s'Ă©loigne de celle Raoult et Roussel, la corrĂ©lation devient significative. Elle n'est nĂ©anmoins toujours pas "quasi-parfaite" (R^2= 9%). Il faut toujours vĂ©rifier que le rĂ©sultat tient quand on change un peu la maniĂšre dont on mesure la corrĂ©lation. Les Ă©conomistes appellent ce type d'exercice des tests de robustesse, et les Ă©pidĂ©miologistes des analyses de sensibilitĂ©. C'est ce que nous avons fait dans notre annexe en ligne, disponible Ă ce lien. C'est trĂšs important pour deux raisons. PremiĂšrement, mĂȘme quand il n'y a pas de vraie relation entre les variables, on finira toujours par trouver une relation significative en multipliant les tests. C'est ce qu'on appelle le p-hacking , et c'est une des explications de la crise de la rĂ©plicabilitĂ© dont je parlais plus tĂŽt. Lancez 1 000 000 de fois une piĂšce et vous finirez par faire 10 piles de suite, mais ça ne signifiera pas que la piĂšce n'est pas Ă©quilibrĂ©e. DeuxiĂšmement, les rĂ©sultats peuvent changer systĂ©matiquement avec la façon dont on mesure les variables (ici opinion moyenne contre opinion extrĂȘme) ou dont on calcule la corrĂ©lation (ici, avec les MCO ou un modĂšle probit ordonnĂ©, pour les plus nerds d'entre vous). Une autre mesure que nous avons prise pour Ă©viter le p-hacking est d'avoir prĂ©-enregistrĂ© nos analyses. Nous avons listĂ© en ligne les tests statistiques que nous allions faire avant de les mener. (2) Dans des modĂšles Ă plusieurs variables, l'appartenance Ă l'IHU est toujours significative, l'association financement par Gilead-attitudes ne l'est pas, et celle financement total- attitudes envers l'HCQ l'est (annexe 9). (3) J'utilise ici une dĂ©finition des tailles d'effet avec des coefficients de corrĂ©lation telle qu' on peut en trouver ici .

Corruption des mĂ©decins : a-t-on dĂ©bunkĂ© Roussel et Raoult ? (œ)
Les propos sur ce blog n'engagent que leur auteur, Louis FREGET, et non tous les auteurs de l'Ă©tude en question. Toutes les citations sont traduites de l'anglais par moi-mĂȘme. Les passages soulignĂ©s sont des liens hypertexte. Pour la premiĂšre fois sur ce blog, je vais vous parler un peu de mes recherches. Dans ce billet, je vais vous prĂ©senter une Ă©tude de rĂ©plication sur laquelle j'ai travaillĂ© par intermittence depuis environ un an. Je suis un des deux principaux auteurs du papier, avec le philosophe expĂ©rimental Florian Cova qui y a au moins autant contribuĂ© que moi. Mais nous ne sommes pas les seuls auteurs. J'ai eu la chance de travailler sur ce projet avec deux mĂ©decins (Michael Rochoy et Valentin Ruggeri), une doctorante en philosophie (CĂ©line Schöpfer), et un biostatisticien (Matthieu Mulot). Je suis ravi de cette collaboration. J'en ai appris beaucoup. (1) Une Ă©tude de rĂ©plication est une Ă©tude dans laquelle on tente de reproduire et de tester la robustesse des rĂ©sultats d'une autre Ă©tude dĂ©jĂ parue. On peut faire cet exercice en rĂ©utilisant la base de donnĂ©es qui existe dĂ©jĂ , et le code informatique qui est nĂ©cessaire pour reproduire les rĂ©sultats des analyses statistiques de l'article - on peut par exemple alors vĂ©rifier qu'il ne contient pas d'erreurs. On peut aussi collecter de nouvelles donnĂ©es pour mener des analyses comparables. Ici, nous avons Ă©tĂ© en quelque sorte forcĂ© de rĂ©colter Ă nouveau les donnĂ©es car les auteurs de l'article original n'ont pas rĂ©pondu aux demandes de notre Ă©quipe de chercheurs - ni Ă celles d'aucune autre Ă notre connaissance- de partager leurs donnĂ©es. La rĂ©plication est une pratique trĂšs courante en sciences. Elle est pratiquĂ©e par des chercheurs, et elle est souvent un passage obligĂ© pour des Ă©tudiants se formant Ă la recherche. Elle est devenue particuliĂšrement importante alors que le sciences mĂ©dicales et sociales traversent ce qu'on appelle une crise de la rĂ©plication : on ne parvient pas systĂ©matiquement Ă reproduire les rĂ©sultats de certaines Ă©tudes. Nous en parlions un peu dans cet Ă©pisode du Couarail Sceptique avec Olivier (l' Economiste Sceptique ). Dans certaines disciplines, les chiffres sont terrifiants : seules 11% des Ă©tudes en oncologie sont reproductibles , et en gĂ©nĂ©ral les taux de reproduction dĂ©passent rarement 50%.
Cette crise nâest pas la preuve quâil ne faut pas croire la recherche scientifique. Elle implique simplement quâil ne faut en gĂ©nĂ©ral pas croire une seule Ă©tude, mais plutĂŽt chercher un faisceau dâĂ©tudes qui ont la mĂȘme conclusion. Les causes de cette situation sont multiples. Elles tiennent aux flous de certains protocoles, au fait que les rĂ©sultats peuvent changer quand les contextes et les populations changent, Ă des erreurs de code informatique et de manipulations expĂ©rimentales, et beaucoup plus rarement Ă des manipulations intentionnelles des donnĂ©es. Qu'on ne parvienne pas Ă reproduire les rĂ©sultats d'une Ă©tude ne dit pas nĂ©cessairement quelque chose de la compĂ©tence et de l'honnĂȘtetĂ© de ses auteurs. Ici, justement, nous ne parvenons pas Ă reproduire toutes les conclusions de l'Ă©tude que nous rĂ©pliquons. "Dites moi qui vous paie, Docteur, et je vous dirais quelle molĂ©cule vous dĂ©fendez dans la presse" L'Ă©tude que nous rĂ©pliquons a Ă©tĂ© trĂšs commentĂ©e dans la presse française. Soumise en mai 2020, il s'agit d'une Ă©tude dans laquelle Yanis Roussel et le Dr Raoult affirment que les conflits d'intĂ©rĂȘt des mĂ©decins avec Gilead, sociĂ©tĂ© qui a promu le Remdesivir, un traitement potentiel contre le COVID-19 prĂ©disent parfaitement l'opinion qu'ils ont exprimĂ© publiquement sur un autre traitement concurrent et encore plus cĂ©lĂšbre, l'hydroxychloroquine (HCQ) : plus les mĂ©decins ont reçu d'argent de Gilead, moins ils sont enclins Ă recommander l'usage de l'HCQ. Dites moi qui vous paie, et je vous dirais quelle molĂ©cule vous dĂ©fendez publiquement. Plus formellement, l'Ă©tude porte sur les mĂ©decins et chercheurs membres du ComitĂ© des Maladies Infectieuses et Tropicales (CMIT). Roussel et Raoult (2020) trouvent une corrĂ©lation parfaite entre les attitudes des membres du CMIT vis Ă vis de l'HCQ et leurs conflits d'intĂ©rĂȘt avec Gilead Sciences - la sociĂ©tĂ© qui a promu le Remdesivir (REM), un autre traitement potentiel contre le COVID-19. Roussel et Raoult le soulignent dans leur article "sans surprise, nous avons montrĂ© une corrĂ©lation, mais nous avons Ă©tĂ© impressionnĂ© par le niveau de la corrĂ©lation" . Dans un autre article, intitulĂ© " la guerre contre l'hydroxychloroquine ", Roussel, Raoult et ChabriĂšre sont encore plus fermes : " Nous avons pu montrer dans une Ă©tude qu'il y avait, en France, une corrĂ©lation inverse presque parfaite entre le niveau de financement reçu par Gilead au cours des six derniĂšres annĂ©es (dĂ©clarĂ© sur le site de transparence du gouvernement) et les positions officielles prises Ă l'Ă©gard de l'hydroxychloroquin e." Les auteurs sont ici trop modestes. On peut en effet calculer qu'avec la mĂ©thode qu'ils utilisent, la corrĂ©lation n'est pas quasi-parfaite mais parfaite. Si ce rĂ©sultat est solide, il est intĂ©ressant et important, mĂȘme si je reviens dans l'article suivant sur l'importance de la distinction entre causalitĂ© et corrĂ©lation dans ce contexte. Je ne l'apprends sans doute Ă aucun de mes lecteurs : L'hydroxychloroquine (HCQ) et son utilisation comme traitement contre le COVID-19 ont Ă©tĂ© au centre de dĂ©bats passionnĂ©s, et elle semble aujourd'hui dĂ©savouĂ©e. Si cette corrĂ©lation existe, elle est cohĂ©rente avec la thĂšse que l'hostilitĂ© de certains mĂ©decins Ă l'Ă©gard de l'HCQ puis la baisse de la popularitĂ© de la molĂ©cule a peu avoir avec les preuves relatives de l'(in)efficacitĂ© de la molĂ©cule, mais qu'elle a en partie Ă©tĂ© orchestrĂ©e par des sociĂ©tĂ©s pharmaceutiques rivales comme Gilead cherchant Ă promouvoir leurs propres traitements. Une telle influence serait un problĂšme majeur de santĂ© publique. Cependant, l'Ă©tude de Roussel et Raoult a Ă©tĂ© trĂšs contestĂ©e pour sa mĂ©thodologie. Pour vĂ©rifier si les conclusions de l'Ă©tude Ă©taient robustes Ă ces critiques, nous avons demandĂ© aux auteurs de partager leurs donnĂ©es mais ils n'ont pas rĂ©pondu. Qu'Ă cela ne tienne : il Ă©tait possible de recollecter les donnĂ©es. Les donnĂ©es de financement des mĂ©decins sont en ligne sur eurodocs.eu. Il suffisait de les tĂ©lĂ©charger et de les appareiller Ă la liste des mĂ©decins membres du CMIT. Roussel et Raoult (2020) expliquent qu'ils ont cherchĂ© et codĂ© les interventions des mĂ©decins sur G oogle News . Nous pouvions faire de mĂȘme. Nous avions alors une base de donnĂ©e en main pour tenter de voir si en addressant les critiques, le rĂ©sultat changeait. Les deux critiques centrales de l'Ă©tude de Raoult et Roussel, et comment nous avons tentĂ© de les adresser Les critiques se sont concentrĂ©es sur deux points. Le premier concerne la mesure des opinions publiques exprimĂ©es par les infectiologues. Le deuxiĂšme concerne la mĂ©thode trĂšs originale que les deux auteurs utilisent pour mesurer la force de la relation entre attitudes des mĂ©decins envers la prescription de l'HCQ contre le COVID-19 et les financements qu'ils ont reçu par l'industrie pharmaceutique. Il a Ă©tĂ© soupçonnĂ© qu'elle puisse grandement accroĂźtre la corrĂ©lation entre les deux variables. Il ne s'agit pas lĂ de pinaillage technique. S'il s'avĂšre que ces critiques sont fondĂ©es, alors elles peuvent emporter la conclusion de l'Ă©tude. De l'art de mesurer le difficilement mesurable D'une part, pour mesurer le degrĂ© d'approbation des mĂ©decins, Roussel et Raoult utilisent une Ă©chelle, une note qui va de 1 (trĂšs favorable), Ă 5 (trĂšs dĂ©favorable) : 1= 'TrĂšs favorable', dĂ©fini comme 'ayant exprimĂ© un appel Ă la gĂ©nĂ©ralisation de l'utilisation de l'hydroxychloroquine, ou rapportant une utilisation rĂ©ussie du traitement dans la structure du mĂ©decin'. 2= Favorable", dĂ©fini comme "ayant reconnu un effet positif de l'hydroxychloroquine, tout en attendant la confirmation des rĂ©sultats pour prendre position". 3= Neutre", dĂ©fini comme "exprimant le besoin de plus d'Ă©tudes pour faire un commentaire sur l'efficacitĂ© du traitement". 4= DĂ©favorable", dĂ©fini comme "dans l'attente de plus de rĂ©sultats, exprimant des commentaires nĂ©gatifs sur l'hydroxychloroquine". 5= TrĂšs dĂ©favorable", dĂ©fini comme "l'expression d'une colĂšre Ă l'Ă©gard de la mĂ©diatisation de l'hydroxychloroquine, ou une opposition stricte Ă la gĂ©nĂ©ralisation de l'utilisation de l'hydroxychloroquine". Plusieurs critiques ont Ă©tĂ© formulĂ©es contre cette Ă©chelle, en particulier par le biostatisticien Hans-Peter Piehpo . PremiĂšrement, cette Ă©chelle mĂ©lange pommes et poires. Nous ne comprenons pas quel type exact d'attitudes cette Ă©chelle a Ă©tĂ© construire pour mesurer. Pour citer un passage de notre article que je traduis en français : " dans certains cas, les catĂ©gories semblent Ă©valuer si les mĂ©decins croient en l'efficacitĂ© de l'HCQ contre le COVID-19 ("avoir reconnu un effet positif de l'hydroxychloroquine", "exprimer le besoin de plus d'Ă©tudes pour faire tout commentaire sur l'efficacitĂ© du traitement") et s'ils promeuvent son utilisation dans la lutte contre le COVID-19 ("avoir exprimĂ© un appel Ă la gĂ©nĂ©ralisation de l'utilisation de l'hydroxychloroquine"). A d'autres moments, elles Ă©valuent l'attitude des mĂ©decins face Ă la mĂ©diatisation du dĂ©bat sur l'HCQ ("expression de la colĂšre face Ă la mĂ©diatisation de l'hydroxychloroquine"). Enfin, Ă d'autres moments, le critĂšre est simplement trĂšs imprĂ©cis ("expression de commentaires nĂ©gatifs sur l'hydroxychloroquine") : le fait d'informer le public sur les effets secondaires nĂ©gatifs potentiels de l'HCQ est-il considĂ©rĂ© comme des "commentaires nĂ©gatifs" ? Ainsi, les catĂ©gories de codage de Roussel et Raoult mĂ©langent plusieurs dimensions et critĂšres d'apprĂ©ciation : ĂȘtre contre la mĂ©diatisation du dĂ©bat sur l'HCQ n'est pas la mĂȘme chose que d'affirmer que l'HCQ est inefficace. Et faire des "commentaires nĂ©gatifs" sur HCQ (par exemple, en soulignant ses effets secondaires nĂ©gatifs potentiels) n'est pas la mĂȘme chose qu'ĂȘtre contre la mĂ©diatisation du dĂ©bat scientifique, ou ĂȘtre contre son utilisation dans le traitement du COVID-19. PlutĂŽt que des attitudes Ă l'Ă©gard du HCQ, on pourrait dire que les catĂ©gories de codage de Roussel et Raoult sont plus susceptibles de mesurer des attitudes Ă l'Ă©gard de Didier Raoult et de la maniĂšre dont il a fait avancer son traitement contre le COVID-19. Cependant, on peut toujours juger nĂ©gativement le comportement de Didier Raoult (par exemple, en pensant qu'il aurait dĂ» attendre plus de donnĂ©es avant d'affirmer publiquement que le HCQ Ă©tait efficace pour traiter le COVID-19), tout en ayant des attitudes neutres ou positives envers l'efficacitĂ© du HCQ. " DeuxiĂšmement, les catĂ©gories utilisĂ©es par Roussel et Raoult ne sont pas symĂ©triques : alors que la dĂ©finition des attitudes nĂ©gatives pointe vers les Ă©tats Ă©motionnels des mĂ©decins ("exprimer de la colĂšre"), il n'en va pas de mĂȘme pour la dĂ©finition des attitudes positives. Au contraire, les attitudes positives sont plus souvent dĂ©finies en termes de donnĂ©es scientifiques ("rapporter une utilisation rĂ©ussie du traitement dans l'Ă©tablissement du mĂ©decin") que les attitudes nĂ©gatives. TroisiĂšmement, Roussel et Raoult n'expliquent jamais la procĂ©dure qu'ils ont utilisĂ©e pour mettre une note d'opposition Ă l'HCQ Ă chaque mĂ©decin. On ne sait pas s'ils avaient conscience ou non des financements des mĂ©decins au moment oĂč ils leur attribuaient un degrĂ© d'opposition Ă l'HCQ- cela aurait pu les biaiser inconsciemment. D'autre part, Lorsqu'on utilise une nouvelle Ă©chelle pour mesurer un phĂ©nomĂšne complexe Ă mesurer, il est toujours rassurant de vĂ©rifier si deux personnes qui utilisent cette Ă©chelle arrivent indĂ©pendamment Ă des scores proches. Est-ce ce que Roussel et Raoult ont fait ici ? Est-ce que les deux auteurs ont codĂ© les donnĂ©es sĂ©parĂ©ment puis comparĂ© leurs rĂ©ponses ? Si oui, ils auraient dĂ» indiquer le degrĂ© dâaccord inter- codeurs, par exemple en indiquant la corrĂ©lation entre les notes du premier et du deuxiĂšme codeur. Si ce n'est pas le cas, cela pose problĂšme, car cela signifie que nous n'avons aucune estimation de la validitĂ© de leur procĂ©dure de codage. De plus, les auteurs ne spĂ©cifient pas comment ils ont fixĂ© la note quand un mĂ©decin s'Ă©tait exprimĂ© plusieurs fois. Pour pallier ces trois problĂšmes, nous avons amĂ©liorĂ© la mĂ©thodologie du papier de Roussel et Raoult dans deux mesures. D'une part, une fois les donnĂ©es des interventions des mĂ©decins recueillies, il a Ă©tĂ© demandĂ© Ă chaque codeur de coder les interventions qu'il avait lui-mĂȘme recueillies. Ensuite, un autre codeur codait Ă nouveau les mĂȘmes interventions. Un troisiĂšme codeur a rĂ©glĂ© les dĂ©saccords. Durant toutes ces Ă©tapes, les codeurs n'avaient pas conscience des financements des mĂ©decins. D'autre part, nous avons changĂ© quelque peu l'Ă©chelle de Raoult et Roussel : 2 = " TrĂšs favorable " est dĂ©fini comme " ayant exprimĂ© un appel Ă la gĂ©nĂ©ralisation de l'utilisation de l'hydroxychloroquine/remdesivir, rapportant une utilisation rĂ©ussie du traitement dans la structure du mĂ©decin, ou affirmant que le traitement fonctionne contre le COVID-19 ". 1 = "Favorable" est dĂ©fini comme "ayant exprimĂ© des attitudes positives (c'est-Ă -dire des espoirs, une probabilitĂ© d'efficacitĂ©) concernant l'utilisation de l'hydroxychloroquine/remdesivir, tout en attendant d'autres rĂ©sultats pour prendre position". 0 = 'Neutre' est dĂ©fini comme 'exprimant le besoin de plus d'Ă©tudes pour faire un commentaire sur l'efficacitĂ© du traitement'. -1 = "DĂ©favorable" est dĂ©fini comme "ayant exprimĂ© des attitudes nĂ©gatives (c'est-Ă -dire suspicion, probabilitĂ© d'inefficacitĂ©) sur l'utilisation de l'hydroxychloroquine/remdesivir, dans l'attente de plus de rĂ©sultats pour prendre position". -2 = "TrĂšs dĂ©favorable" est dĂ©fini comme "ayant exprimĂ© un appel Ă l'interdiction de l'utilisation de l'hydroxychloroquine/remdesivir, ou rapportant une utilisation infructueuse du traitement dans l'Ă©tablissement du mĂ©decin, ou affirmant que le traitement ne fonctionne pas contre le COVID-19". Notre Ă©chelle diffĂšre de celle du papier original Ă plusieurs Ă©gards. Tout d'abord, nous avons essayĂ© de rendre nos catĂ©gories de codage symĂ©triques ("TrĂšs dĂ©favorable" reflĂšte "TrĂšs favorable", tandis que "DĂ©favorable" reflĂšte "Favorable"). Ensuite, nous avons essayĂ© d'Ă©vacuer les termes Ă©motionnels (tels que "exprimer de la colĂšre"). Ceux-ci auraient pu rendre notre codage plus subjectif. Enfin, mais c'est le plus important, nous avons essayĂ© d'ĂȘtre plus prĂ©cis sur la norme selon laquelle une opinion sur l'utilisation de l'HCQ devrait ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme 'positive' ou 'nĂ©gative' : leur efficacitĂ© dans le traitement et/ou la prĂ©vention du COVID-19. Il semble que notre Ă©chelle mesure bien quelque chose. On peut par exemple noter que la corrĂ©lation entre la note du premier et du deuxiĂšme codeur est forte, elle dĂ©passe 80%. Lorsque nous rencontrions plusieurs opinions diffĂ©rentes des mĂ©decins, nous avons choisi l'opinion la plus extrĂȘme exprimĂ©e. Ceci nous permettait de nous rapprocher de la mĂ©thodologie de Roussel et Raoult qui ne donnent qu'une note ronde aux mĂ©decins (-2, -1, 0, 1, 2). Dans l'annexe nĂ©anmoins, nous refaisons tourner les mĂȘmes modĂšles statistiques mais avec le score d'opinion moyen, et ceci ne change rien aux conclusions que je prĂ©sente dans le prochain article. Mais avant de les dĂ©couvrir, je vous recommande de lire la deuxiĂšme sous-section de ce billet. Une mĂ©thode qui gonfle artificiellement la corrĂ©lation ? Certains chercheurs comme Piehpo (2020) ont soulevĂ© le fait que les mĂ©thodes statistiques de l'article pourraient avoir tendance Ă gonfler artificiellement les corrĂ©lations. Alors que Roussel et Raoult disposent de donnĂ©es sur les opinions de 44 mĂ©decins, ils calculent une corrĂ©lation basĂ©e sur... 5 observations. Pourquoi ? Roussel et Raoult font un choix trĂšs particulier. Les deux chercheurs auraient tout Ă fait pu utiliser les donnĂ©es individuelles des 44 mĂ©decins pour vĂ©rifier si ceux qui sont le plus opposĂ©s Ă l'usage de l'HCQ ont reçu plus de financements de Gilead. NĂ©anmoins, ils ont choisi de calculer la moyenne des financements pour chacun des cinq notes possible sur cette Ă©chelle, puis d'estimer la corrĂ©lation entre ces 5 financements moyens et le degrĂ© d'opposition Ă l'HCQ. Or, on perd beaucoup d'informations en passant de 44 Ă 5 observations. (tableau issu de l'article original) Dans notre article, nous comparons les deux mĂ©thodes (mĂ©thode Raoult avec les financements moyens pour chaque note, et mĂ©thode standard avec corrĂ©lation calculĂ©e avec les donnĂ©es individuelles des mĂ©decins). Nous montrons que ce choix contribue Ă gonfler trĂšs largement la corrĂ©lation entre financements par Gilead et opinion des mĂ©decins sur l'HCQ, en transformant une faible corrĂ©lation en une trĂšs forte corrĂ©lation. Nous nous intĂ©ressons aux autres facteurs qui peuvent expliquer, ou, du moins prĂ©dire l'attitude des mĂ©decins vis Ă vis de l'HCQ (prestige acadĂ©mique de la recherche, affiliation ou non Ă l'IHU de Marseille que dirigeait alors le Dr Raoult...). Nous tentons aussi de comprendre si ces autres facteurs peuvent expliquer une potentielle relation entre opinion et financements. Est-ce que, s'il s'avĂšre que les mĂ©decins anti-HCQ reçoivent plus de financements que les mĂ©decins pro-HCQ, ceci peut s'expliquer par le fait que les deux groupes de mĂ©decin ont d'autres caractĂ©ristiques qui les distinguent ? Je parle de tout ceci dans mon deuxiĂšme article de blog. Cliquez ici pour le dĂ©couvrir. (1) En particulier, je dois Ă Florian l'analyse contenue dans la sous-section de cet article qui s'appelle " mesurer l'immesurable ". Les Ă©conomistes ne sont pas formĂ©s en psychomĂ©trie, et ça me semble bien dommage.

Idée reçue: est-ce que la méta-analyse est le meilleur niveau de preuve ?
Il y a quelques mois, je discutais avec un zĂ©tĂ©ticien (dĂ©fenseur des sciences) qui contestait mes propos au nom d'une pyramide des niveaux de preuves comme celle-ci: Le but d'une pyramide des preuves est de hiĂ©rarchiser les preuves, de savoir quel type de sources il faut croire a priori sur un sujet donnĂ©. Quel est le problĂšme de ce type de schĂ©ma ? La place de la mĂ©ta-analyse. Elle figure tout en haut de la pyramide, car elle est jugĂ©e la plus fiable. Une mĂ©ta-analyse est une Ă©tude qui agrĂšge les rĂ©sultats d'autres Ă©tudes, et les mouline pour extraire un rĂ©sultat moyen. Elle peut aussi permettre de comprendre ce qui explique la variabilitĂ© des rĂ©sultats grĂące Ă des techniques comme les analyses de sous-groupe ou la mĂ©ta-rĂ©gression. Or, justement, la thĂšse "la mĂ©ta-analyse constitue le meilleur niveau de preuve" me semble doublement contestable. Il y a des cas oĂč des Ă©tudes seules sont bien plus fiables que des mĂ©ta-analyses. Je pense que lâavis des sociĂ©tĂ©s savantes constitue un meilleur niveau de preuve. Dâune part, certaines mĂ©ta-analyses peuvent ĂȘtre de trĂšs mauvaise qualitĂ©. Câest le cas, et ça arrive souvent, si la mĂ©ta-analyse ne respecte pas certains garde-fous mĂ©thodologiques (ex: en Ă©conomie, les conseils de la meta-analytic society in economics, critĂšres GRADE en sciences mĂ©dicales et jâen passe...). Me viens Ă l'esprit l'exemple de la mĂ©ta-analyse en vote-counting . Dans ce type trĂšs prĂ©cis de mĂ©ta-analyse, on se contente de compter le nombre dâĂ©tudes positives et nĂ©gatives. On se trouve dans une situation oĂč on donne le mĂȘme poids Ă des Ă©tudes de qualitĂ© diffĂ©rente. Jusquâici, il parait sans doute Ă©vident Ă beaucoup quâune Ă©tude, et donc une mĂ©ta-analyse peut ĂȘtre mal faite.
Mais dâautre part, des mĂ©ta-analyses faites selon les rĂšgles de lâart peuvent ĂȘtre trompeuses si elles sont trop vielles. Si une mĂ©ta-analyse a Ă©tĂ© faite en 1995, et quâentre temps les mĂ©thodes se sont amĂ©liorĂ©es et le phĂ©nomĂšne a changĂ©, il nâest pas du tout sĂ»r que cette mĂ©ta constitue un niveau de preuve supĂ©rieur aux Ă©tudes dâaprĂšs 1995. Pensez aux Ă©tudes sur lâeffet de lâHydroxychloroquine sur le COVID-19 (oui, le ). Je crois que la plupart des zĂ©tĂ©ticiens jugeraient plus fiables les rĂ©sultats d'un essai contrĂŽlĂ© randomisĂ© en double aveugle comme discovery qu'une mĂ©ta-analyse sur des Ă©tudes observationnelles (non-expĂ©rimentales) de mars 2020.
Je crois que je n'apprends rien Ă une assez large part des zĂ©tĂ©ticiens. Mais je ne compte pas mes Ă©changes avec certains dâentre eux me citaient des mĂ©ta de 1992, et je leur disais mais « il y a eu dâautres Ă©tudes depuis, avec dâautres mĂ©thodes » ... On me rĂ©torquait alors, dogmatiquement, doctement « la mĂ©ta-analyse est le meilleur niveau de preuve ».
Lâargument de lâĂ©volution des mĂ©thodes est particuliĂšrement saillant quand on ne peut pas faire dâexpĂ©riences contrĂŽlĂ©es comme câest le cas en sciences sociales, mais aussi en Ă©pidĂ©miologie (diffusion du cholĂ©ra, effet du confinement ...). En Ă©conomie par exemple, une vague de nouvelles Ă©tudes a permis de mesurer plus finement les effets du salaire minimum Ă partir du dĂ©but des annĂ©es 1990. J'en parle en dĂ©tail dans la vidĂ©o : Heureka, le SM, et les donnĂ©es . En une phrase : les Ă©tudes plus fines et rigoureuses ne trouvaient pas d'effet du salaire minimum sur le chĂŽmage. Les mĂ©ta-analyses publiĂ©es depuis incluent les Ă©tudes les plus fiables, mais au milieu des annĂ©es 1990, fallait-il croire la masse d'Ă©tudes moins fiables d'avant 1990 ou les quelques rares Ă©tudes plus fiables et plus rĂ©centes d'aprĂšs 1990 ?
Oui, la mĂ©ta-analyse est un outil puissant. Oui, on peut crĂ©diter les zĂ©tĂ©ticiens de lâavoir vulgarisĂ© face silence des mĂ©dias de masse. Oui, certains zĂ©tĂ©ticiens savent ce que jâai Ă©crit. Mais pas tous, vu la teneur de mes Ă©changes. Mais que faire alors ? Quels critĂšres employer pour classer les Ă©tudes a priori ? VoilĂ mon point central: il nây en a pas.
On ne peut savoir a priori si une Ă©tude ou un groupe dâĂ©tudes sera plus fiable quâune mĂ©ta-analyse. Ceci dĂ©pend dâune multitude de facteurs. Seuls les experts peuvent les dĂ©mĂȘler.
Toutes choses Ă©gales par ailleurs, une mĂ©ta-analyse est peut-ĂȘtre meilleure quâune seule Ă©tude. Mais en science, comme ailleurs, les choses ne sont pas toujours Ă©gales par ailleurs. Bien dâautres critĂšres peuvent complĂštement Ă©touffer ce signal.
On en vient donc Ă mon dernier point. Je pense quâil faut abandonner lâargument de « jâai une mĂ©ta, et toi, une simple Ă©tude » quand on nâest pas un expert et quâon ne connait pas les autres critĂšres de pertinence. Il me semble que le meilleur proxy du consensus scientifique est lâavis dâune sociĂ©tĂ© dâexperts (acadĂ©mie de mĂ©decine, GIEC, OCDE...). Et sâil y en a pas, il faut sans doute reconnaĂźtre ce que certains zĂ©tĂ©ticiens nâont pas admis, vu la teneur de mes Ă©changes. Il nây a pas de critĂšres simples, et il faut ĂȘtre un expert dâune littĂ©rature pour la critiquer.
Cet article Ă©tait Ă l'origine un thread twitter. Il se trouve que bien des zĂ©tĂ©ticiens Ă©taient d'accord avec moi. Le thread a mĂȘme conduit une illustratrice, Florence Dellerie, Ă modifier un peu son illustration en y ajoutant une mention. Je la remercie encore. Voici le schĂ©ma final: La mention ajoutĂ©e aprĂšs notre discussion est le tiret qui contient : " Attention: cette hiĂ©rachisation est indicative, et elle a ses limites ".

Interview de Philippe Quirion (CNRS, CIRED): les énergies renouvelables et Jean-Marc Jancovici
(EDIT: J'ai ajoutĂ© les deux paragraphes en gras qui prĂ©sentent l'esprit de la sĂ©rie d'articles quelques jours aprĂšs sa parution) Jean-Marc Jancovici est omniprĂ©sent dans le dĂ©bat mĂ©diatique. Sur certains des sujets sur lesquels il intervient souvent, comme le coĂ»t nuclĂ©aire, le lien Ă©nergie-Ă©conomie, les limites du PIB ... le polytechnicien se livre Ă ses propres thĂ©orisations et estimations. Pourtant, il existe une littĂ©rature scientifique qu'il ne cite jamais mais qui aborde des sujets similaires ou proches des siens. Cet article est le premier d'une sĂ©rie, non pas de debunking, mais de mise en perspective: qu'apprend-t-on en confrontant certains des propos de Jean-Marc Jancovici Ă la littĂ©rature scientifique ? Vous pouvez dĂ©couvrir plus sur cette sĂ©rie dans cet article. Philippe Quirion est docteur en Ă©conomie de lâĂcole des Mines de Paris. Il est chercheur au CNRS en Ă©conomie de lâenvironnement et en Ă©conomie de lâĂ©nergie. Il est Ă©galement membre du bureau exĂ©cutif dâun important rĂ©seau dâONG françaises sur le changement climatique: le rĂ©seau action climat. Je n'avais pas l'intention de discuter sur ce blog des propos de Jean-Marc Jancovici sur les Ă©nergies renouvelables, pour une excellente raison: je ne suis pas compĂ©tent pour en parler. NĂ©anmoins, en contactant des experts pour relire mes posts sur le lien Ă©conomie-Ă©nergie, Philippe Quirion m'a prĂ©cisĂ© qu'il s'agissait lĂ de son sujet d'expertise, et nous avons commencĂ© Ă en parler ensemble. J'ai beaucoup appris de ces Ă©changes. J'ai pensĂ© qu'il serait intĂ©ressant de vous les partager. Je les ai ainsi mis sous la forme d'une interview. Un Empiriciste: Dans un de ses posts de blog, Jean-Marc Jancovici (JMJ) estime le coĂ»t d'une Ă©nergie française produite Ă 100% par des renouvelables et le compare Ă celui du nuclĂ©aire. Sa conclusion est nette : " si nous prenons en compte tous les couts systĂšme (...), le nuclĂ©aire reste imbattable comme mode de production dâĂ©lectricitĂ© dĂ©carbonĂ©e face aux modes « dĂ©centralisĂ©s ». (...) la meilleure idĂ©e est donc⊠de refaire du nuclĂ©aire. ". Que reprochez-vous Ă cette analyse ? Philippe Quirion: Jean-Marc Jancovici ignore complĂštement les publications scientifiques sur ce sujet. Elles sont pourtant trĂšs nombreuses Ă Ă©tudier les systĂšmes Ă©nergĂ©tiques basĂ©s sur des renouvelables, par exemple Brown et al. (2018). PlutĂŽt que de se rĂ©fĂ©rer Ă l'Ă©tat de l'art, et Ă recourir aux complexes modĂ©lisations qui sont la norme dans la littĂ©rature scientifique, Jean-Marc Jancovici choisit de faire des rĂšgles de 3 non-pertinentes. Dans un de mes rĂ©cents articles de recherche , qui construit un modĂšle avec des hypothĂšses plus raisonnables, nous trouvons ainsi qu'Ă l'horizon 2050, le mix Ă©lectrique optimal pour la France est en majoritĂ© renouvelable (Shirizadeh, et al. 2020). Notre estimation est pourtant trĂšs optimiste quant au coĂ»t du nouveau nuclĂ©aire. Elle suppose en effet que celui-ci sera deux fois infĂ©rieur Ă celui des EPR actuellement en chantier en Europe. Certaines estimations donnent un mix optimal majoritairement nuclĂ©aire. NĂ©anmoins, il faut vraiment ĂȘtre trĂšs pessimiste sur les renouvelables et trĂšs optimiste sur le nuclĂ©aire. C'est pour cette raison que ce type d'estimations optimistes pour le nuclĂ©aire ne font pas consensus. Ainsi, (EDIT) voici comment le GIEC synthĂ©tise la littĂ©rature sur les mix compatibles avec un rĂ©chauffement climatique Ă 1,5 degrĂ©s ( traduction de l'intervieweur ) (1): "D'ici 2050, la part de l'Ă©lectricitĂ© fournie par les Ă©nergies renouvelables passe de 23 % en 2015 Ă entre 59 et 97 % dans des trajectoires de 1,5 °C sans dĂ©passement ou avec un dĂ©passement limitĂ©." Note: les trajectoires avec dĂ©passement sont celles oĂč la tempĂ©rature dĂ©passe la barre des 1.5 degrĂ©s pour un temps, avant de finalement revenir sous ce seuil. Un Empiriciste: plus prĂ©cisĂ©ment, quelles hypothĂšses contestables fait Jean-Marc Jancovici ? Philippe Quirion: Concernant le stockage de l'Ă©nergie, l'estimation de JMJ est dĂ©lirante pour au moins quatre raisons. PremiĂšrement, il est absurde de sĂ©parer l'Ă©olien et le solaire dans les calculs comme Jean-Marc Jancovici le fait. Les deux sources d'Ă©nergie sont complĂ©mentaires : on utilise plus de solaire en Ă©tĂ© et plus d'Ă©olien en hiver. C'est particuliĂšrement saillant lorsqu'on considĂšre le facteur de charge par mois. Note: le facteur de charge mesure l'intensitĂ© de l'utilisation d'une source d'Ă©nergie, c'est le rapport entre l'Ă©nergie Ă©lectrique effectivement produite par une unitĂ© de production (par exemple, une centrale) et l'Ă©nergie maximale que cette unitĂ© aurait pu produire. Sur ce graphique, on voit bien qu'en terme de capacitĂ©, la variabilitĂ© d'un mix 50 solaire, 50 Ă©olien ( la courbe noire ) est bien moindre que celle du solaire et de l'Ă©olien pris sĂ©parĂ©ment ( les courbes bleue et rouge ) : DeuxiĂšmement, JMJ suppose qu'il faut stocker toute l'Ă©lectricitĂ© produite par les renouvelables. (" Nous allons faire lâhypothĂšse (Ă nouveau caricaturale, mais cela permet de sentir les ordres de grandeur) que nous souhaitons rĂ©cupĂ©rer tout kWh produit par une Ă©olienne quand il y a du vent, ou tout panneau solaire quand il y a du soleil, et calculer en ordre de grandeur la puissance de stockage et la fraction de lâĂ©lectricitĂ© qui doit faire lâobjet dâun stockage ."). C'est absurde. Il faut un modĂšle pour savoir quelle part de la production stocker. On ne peut pas choisir ce ratio "Ă la main", au doigt mouillĂ©. TroisiĂšmement, si je comprends bien le billet de blog de Jean-Marc Jancovici, il n'actualise pas. ( Note: L'actualisation est une technique comptable permettant de comparer des investissements de durĂ©es diffĂ©rentes ). Or, l'actualisation pĂ©nalise les technologies Ă longue durĂ©e de vie et temps de construction long comme le nuclĂ©aire. QuatriĂšmement, l'article de Jean-Marc Jancovici ne mentionne que les stations de transfert dâĂ©nergie par pompage (STEP) pour stocker de l'Ă©nergie. Il existe d'autres technologies, et il est justement intĂ©ressant de les combiner. Certaines ont un coĂ»t par unitĂ© d'Ă©nergie faible comme le power-to-gas, un procĂ©dĂ© qui permet de transformer lâĂ©nergie Ă©lectrique en Ă©nergie chimique. D 'autres un coĂ»t par unitĂ© de puissance faible et un meilleur rendement (batteries). C'est pour cela que dans nos simulations, nous combinons trois moyens de stockage diffĂ©rents: Outre les questions de stockage, bien d'autres hypothĂšses que JMJ fait sont en marge avec les donnĂ©es et la littĂ©rature. Dans le dĂ©sordre, - les estimations de coĂ»t (euro par KW installĂ©) sont en marge des celles des instituts spĂ©cialisĂ©s. JMJ surestime le coĂ»t de l'Ă©olien, mais aussi du nuclĂ©aire. -JMJ sous-estime les durĂ©es de vie de l'Ă©olien . Dans presque tous les cas, il les fixe Ă 20 ou 25 ans. Toutefois, le RTE (le gestionnaire du RĂ©seau de Transport dâElectricitĂ© français) les estime Ă 30 ans pour le solaire et l'Ă©olien. C'est aussi l'estimation des dĂ©veloppeurs amĂ©ricains (Wiser et al. , 2019, voir le graphique ci-dessous). - JMJ sous-estime aussi les facteurs de charge des Ă©oliennes onshore (terrestre) et le solaire. Dans son scĂ©nario central, il fixe le facteur de charge Ă 20% pour l'Ă©olien onshore . Dans tous ses scĂ©narios, il suppose un facteur de charge Ă 13% pour le solaire. Les chiffres de 2020 sont dĂ©jĂ supĂ©rieurs Ă ses hypothĂšses. ( voir le tableau ci-dessous ). D'autre part, il faut considĂ©rer la dynamique. Les facteurs de charge ont crĂ» et continueront de croĂźtre Ă l'avenir. Calcul de Philippe Quirion (EDIT:) Ă partir dâun modĂšle de rĂ©gression linĂ©aire estimĂ© avec des donnĂ©es RTE sur la pĂ©riode 2012-2020.
Un Empiriciste: Que penser de lâargument de JMJ selon lequel le coĂ»t de lâĂ©olien/solaire va monter suite Ă la rarĂ©faction des matiĂšres premiĂšres et non descendre comme dans les projections que vous mâavez partagĂ©es ? Est-elle pertinente ? Est-elle seule en mesure dâexpliquer lâĂ©cart entre les estimations que vous mâavez fournies et celles de JMJ ?
Philippe Quirion: C'est sa ritournelle du peak-oil ! On peut aussi supposer que si la voiture électrique se généralise alors le prix du pétrole devrait baisser puisque les gisements à faible coût suffiront à satisfaire la demande. C'est ce que GM, VW et Ford annoncent, mais pas Toyota ; l'avenir n'est pas écrit ! De maniÚre plus générale, si quelqu'un savait avec certitude comment le prix du pétrole va évoluer, il serait riche -et il ne le dirait pas à tout le monde ! Pour les métaux critiques, l'argument se défend. Néanmoins, on utilise de moins en moins de matiÚre par unité. D'autre part, il y a beaucoup de substituabilité entre matériaux. Les cours des métaux ont un impact à court terme sur éolien et PV, mais la tendance est à la baisse et il n'y a pas de raison de penser qu'elle va s'inverser. Découvrez le deuxiÚme article de la série.
EDIT: (1) « By 2050, the share of electricity supplied by renewables increases from 23% in 2015 to 59â97% across 1.5°C pathways with no or limited overshoot. » Traduction de lâintervieweur. Rapport consultable au https://www.ipcc.ch/site/assets/uploads/sites/2/2019/05/SR15_Chapter2_Low_Res.pdf (citation p.134). Sources: Brown, T. W., Bischof-Niemz, T., Blok, K., Breyer, C., Lund, H., & Mathiesen, B. V. (2018). Response to âBurden of proof: A comprehensive review of the feasibility of 100% renewable-electricity systemsâ. Renewable and sustainable energy reviews, 92, 834-847 GIEC : Rapport spĂ©cial 1.5°C, p. 134. EDIT: consultable au https://www.ipcc.ch/site/assets/uploads/sites/2/2019/05/SR15_Chapter2_Low_Res.pdf Jakob, M., Ward, H., & Steckel, J. C. (2021). Sharing responsibility for trade-related emissions based on economic benefits. Global Environmental Change, 66, 102207. Shirizadeh, B., & Quirion, P. (2020). Low-carbon options for the French power sector: What role for renewables, nuclear energy and carbon capture and storage?. Energy Economics, 105004. How Sensitive are Optimal Fully Renewable Power Systems to Technology Cost Uncertainty? B Shirizadeh, Q Perrier, P Quirion The Energy Journal 43 Wiser, R. H., & Bolinger, M. (2019). Benchmarking Anticipated Wind Project Lifetimes: Results from a Survey of US Wind Industry Professionals . Lawrence Berkeley National Lab.(LBNL), Berkeley, CA (United States).

Jean-Marc Jancovici et le meilleur modÚle macroéconomique du monde
Ces derniers temps, jâentends souvent la mĂȘme musique. Quand jâannonce que je suis doctorant en science Ă©conomique, on me parle de Jean-Marc Jancovici (JMJ). Parfois, on me pose des questions sur ce que je pense de ses interventions. Dâautres fois, on mâannonce quâil a rendu toute la science Ă©conomique obsolĂšte. En effet, que ce soit dans ses confĂ©rences Ă Sciences Po, aux Mines, Ă lâOCDE, ou mĂȘme sur des articles de son blog, JMJ annonce souvent quâil a trouvĂ© « le meilleur modĂšle macroĂ©conomique du monde » . Rien que ça ! En dehors du fait que la science Ă©conomique nâest en majoritĂ© pas de la macroĂ©conomie , est-ce vrai ? Note: mĂȘme si ce billet de blog nâest pas un article de recherche, je suis ici une convention universitaire. Lorsque je cite un article de recherche, je donne le nom du premier auteur et sa date de parution entre parenthĂšses. Exemple: Dans leur Ă©tude, Tartention et al. (2020) ne trouvent pas⊠L'expression latine âet al.â se rĂ©fĂšre au fait que lâĂ©tude a eu plusieurs auteurs mais que je ne cite que le premier. Vous trouverez les rĂ©fĂ©rences complĂštes des articles dans la bibliographie Ă la fin du billet. Les articles non-acadĂ©miques (ex: billets de blog) sont en revanche accessibles par lien hypertexte. La traduction des citations dâarticles scientifiques de lâanglais vers le français est la mienne. Jâaimerais remercier deux personnes : un Ă©conomiste ( @mrbig_panda ) et un physicien ( que j'interviewe ici ) ( @gregdt1 ) pour leurs suggestions prĂ©cieuses. *** Pour JMJ, Ă©nergie=Ă©conomie. Le consultant ne se contente pas de dire que lâĂ©nergie est nĂ©cessaire Ă notre Ă©conomie (EDIT), comme par exemple le fait que les hommes respirent est une condition nĂ©cessaire aux Ă©changes Ă©conomiques. Il sâagit lĂ dâune thĂšse de bon sens. Non, JMJ va plus loin, et formule une hypothĂšse plus hardie, que je vais examiner dans cet article : il affirme que les variations de la quantitĂ© dâĂ©nergie expliquent celles du PIB ces derniĂšres dĂ©cennies. Ainsi, ce serait par exemple la rĂ©duction de lâapprovisionnement Ă©nergĂ©tique (et notamment en pĂ©trole) qui aurait causĂ© la crise de 2008 et le ralentissement qui en a suivi ( âle passage de lâapprovisionnement mondial en pĂ©trole conventionnel par un pic (...) a causĂ© le ralentissement Ă©conomique quâon a constatĂ© en 2008 et dont on nâest toujours pas sortis â et dont on ne sortira pas Ă mon avis -, qui a provoquĂ© la crise financiĂšre et celle de subprimes. â) ( Source ). Il va parfois jusquâĂ expliquer la baisse tendancielle de la croissance depuis 40 ans dans certains pays dĂ©veloppĂ©s comme l'ltalie ou la France par une pĂ©nurie Ă©nergĂ©tique (â Depuis le deuxiĂšme choc pĂ©trolier (1980), la France nâa plus jamais connu une croissance du pib par tĂȘte supĂ©rieure Ă 2 % par an. (...) : Il y a une raison « Ă©nergĂ©tique » (...) Ă ce que la croissance aille dĂ©sormais en ralentissant (...) le tassement de lâĂ©nergie disponible par personne.â) (Source) C'est lĂ ce qu'il appelle "le meilleur modĂšle macroĂ©conomique du monde" - dans des slides en anglais, il parle mĂȘme du " meilleur modĂšle macroĂ©conomique du monde passĂ© ." Câest au nom de cette relation PIB-Ă©nergie que JMJ prĂ©disait en 2010 qu' â on est partis pour avoir une rĂ©cession en moyenne tous les trois ans â. Le â en moyenne â rend lâaffirmation difficilement testable, mais il est difficile de penser que la rĂ©cession due au confinement pour lutter contre le COVID qui a fini par se produire 10 ans plus tard soit dĂ»e Ă une pĂ©nurie dâĂ©nergie. Câest aussi du fait de cette identitĂ© postulĂ©e entre Ă©nergie=Ă©conomie que le consultant affirme en 2012 : « [l]e lien Ă©nergie-Ă©conomie signifie une croissance nulle pour les cinq ans Ă venir en France et en Europe. (âŠ) [La baisse de lâapprovisionnement en pĂ©trole et en gaz] va se traduire par, au mieux, une stagnation du pib mais, plus probablement, une Ă©volution nĂ©gative du pib europĂ©en (et français) dans les cinq ans qui viennent . ». Cette derniĂšre prĂ©diction ne sâest pas vĂ©rifiĂ©e. Entre 2012 et 2017, le PIB en dollars en paritĂ© de pouvoir dâachat, câest-Ă -dire corrigĂ© des biais liĂ©s Ă la variation des prix et aux variations du taux de change par rapport au dollar, a crĂ» de 6% en France et de 9% dans lâUnion EuropĂ©enne (Source: Banque Mondiale ). Puisqu'il n'est pas Ă©vident que la thĂšse Ă©nergie=Ă©conomie puisse permettre de bonnes prĂ©visions, on peut se demander quelles donnĂ©es lâappuient en premier lieu. Une relation revient souvent dans les interventions de JMJ. Elle est par exemple prĂ©sentĂ©e sur une des slides disponibles sur le blog de Jean-Marc Jancovici : Sur cette slide, ce qui permet Ă JMJ de clamer qu'il a trouvĂ© le meilleur modĂšle macroĂ©conomique du monde, câest sans doute le coefficient dĂ©termination (le R^2). Il est en effet trĂšs proche de 1. Ceci signifie grossiĂšrement que les points du nuage sont trĂšs proches de la droite, du modĂšle. La consommation dâĂ©nergie une annĂ©e prĂ©dit trĂšs bien le PIB de cette mĂȘme annĂ©e. Un statisticien pourrait faire remarquer quâon ne peut utiliser la mĂ©thode statistique que JMJ emploie (les moindres carrĂ©s ordinaires) pour analyser le type de donnĂ©es en question - des sĂ©ries temporelles, des donnĂ©es qui suivent une seule mĂȘme entitĂ© comme un pays au cours du temps. En effet, lorsque les deux indicateurs suivent une tendance significative (comme ici Ă la hausse), employer la mĂȘme mĂ©thode que JMJ tend Ă produire des corrĂ©lations fallacieuses ou au mieux Ă les gonfler artificiellement. Mais mĂȘme si on Ă©carte cette objection statistique gĂȘnante et quâon suppose quâil existe bien une forte corrĂ©lation entre Ă©nergie et PIB, cette relation serait pourtant moins intĂ©ressante quâelle en a lâair. Je vous propose un autre exemple. On pourrait aussi noter que le temps de parole dâun candidat Ă la prĂ©sidentielle est trĂšs corrĂ©lĂ© au nombre de votes quâil reçoit. Le temps de parole dâun candidat Ă la tĂ©lĂ© prĂ©dit trĂšs bien sa part de voix aux Ă©lections. Je vous prĂ©sente donc le meilleur modĂšle de sociologie Ă©lectorale du monde, une ligne droite : Pourtant, les sociologues du vote ne considĂšrent pas le temps de parole dans les mĂ©dias comme le dĂ©terminant principal du vote. Pourquoi ? Vous lâavez peut-ĂȘtre devinĂ© Ă ce stade : lâun des problĂšmes est celui de la poule ou de lâoeuf. Est-ce que les candidats reçoivent plus de votes parce quâils ont eu plus de temps de parole, ou alors est-ce que les mĂ©dias leur donnent plus de temps de parole parce quâils sont plus populaires ? On pourrait construire la mĂȘme objection pour le graphique de JMJ. La causalitĂ© peut aller dans les deux sens entre PIB et Ă©nergie. Câest quâon appelle en Ă©conomĂ©trie un biais de simultanĂ©itĂ©, dont je parle aussi dans cet article sur le confinement , ou dans certaines de mes confĂ©rences . Certes, quand la production dâĂ©nergie se contracte, ceci peut tout Ă fait contraindre la production. Mais symĂ©triquement, une Ă©conomie en rĂ©cession consomme moins dâĂ©nergie. On peut construire un raisonnement analogue avec une Ă©conomie en croissance. Une corrĂ©lation Ă©nergie-Ă©conomie pourrait sâexpliquer complĂštement par lâeffet du PIB sur lâĂ©nergie, celui de lâĂ©nergie sur le PIB, ou par un mĂ©lange des deux. Les chercheurs qui Ă©tudient le lien Ă©conomie-Ă©nergie se posent depuis des dĂ©cennies la mĂȘme question que nous. Et pour cause : sâil existe un lien causal universel entre Ă©nergie et PIB, cela signifie quâon ne peut pas rĂ©duire la consommation dâĂ©nergie ou mĂȘme la maintenir simplement sans impacter la croissance. LâhypothĂšse que le PIB cause lâĂ©nergie est appelĂ©e âhypothĂšse de la conservationâ ( conservation hypothesis ) dans la littĂ©rature scientifique. Celle que lâĂ©nergie cause le PIB est parfois appelĂ©e âlâhypothĂšse de la croissanceâ ( growth hypothesis ) -voir par exemple Bercu et al., 2019). Ces deux hypothĂšses ne sont dâailleurs pas mutuellement exclusives. Elles peuvent ĂȘtre vraies en mĂȘme temps (ce quâon appelle lâhypothĂšse de la rĂ©troaction « feedback »), ĂȘtre plus ou moins vraies selon les situations, ou ĂȘtre fausses tous les deux (l'hypothĂšse de la neutralitĂ©). Il existe en effet des techniques statistiques pour tenter de tester ces hypothĂšses, de distinguer corrĂ©lation et causalitĂ©. Je les prĂ©sente plus bas. Ces mĂ©thodes sont variĂ©es. Elles sont souvent un peu diffĂ©rentes de celles dont je parle d'habitude dans mes confĂ©rences sur l'Ă©valuation les politiques publiques ( voir par exemple celle-ci ), mais elles ont en commun dâĂȘtre toutes plus sophistiquĂ©es que celles quâemploie JMJ. Les Ă©conomistes ne sont pas les seuls Ă s'intĂ©resser Ă ces questions sous cet angle. Lorsque Cicea et al. (2021) recensent les journaux qui publient des Ă©tudes statistiques sur le lien Ă©nergie-Ă©conomie, ils obtiennent la liste suivante : On voit dans cette liste des revues de sciences environnementales comme « environmental science and pollution research » . Ces recherches sont aussi publiĂ©es dans journaux interdisciplinaires comme Energy Policy . Ces revues comportent certes des Ă©conomistes dans leur comitĂ© de lecture mais aussi des ingĂ©nieurs ou physiciens, comme par exemple, le Professeur Carlos Henggeler Antunes, Ă©diteur senior dâ Energy Policy , revue qui a publiĂ© le plus dâarticles sur la question qui nous intĂ©resse. Ceci fragilise la thĂšse, martelĂ©e par JMJ, selon laquelle le fait que le sens de la causalitĂ© irait de lâĂ©nergie vers le PIB et seulement dans ce sens serait une Ă©vidence physique. Pourquoi des spĂ©cialistes des sciences de lâenvironnement s'intĂ©resseraient-ils Ă la question avec des techniques statistiques trĂšs sophistiquĂ©es si les lois de la physique permettaient dây rĂ©pondre aisĂ©ment ? Pourquoi des revues avec des physiciens dans leur comitĂ© de lecture accepteraient des articles de recherche dont les prĂ©misses seraient contraires aux lois de la physique ? En rĂ©alitĂ©, et contre les affirmations de JMJ, il nâest pas ici uniquement question de physique pour trois raisons. PremiĂšrement, aucune Ă©quation physique nâinclut le PIB comme variable. Et pour cause : la physique traite de lâĂ©nergie mais pas du lien entre Ă©nergie et richesse (PIB). Or, les deux grandeurs ne se confondent pas. Paul Romer, prix de la Banque de SuĂšde en 2018 lâexplique trĂšs pĂ©dagogiquement : « La croissance se produit quand les hommes se saisissent de ressources et les rĂ©arrangent dâune maniĂšre qui soit plus profitable. Comparer lâĂ©conomie Ă une cuisine est une mĂ©taphore productive. Pour crĂ©er des produits de valeur, nous mĂ©langeons des ingrĂ©dients peu chers selon une recette. Ultimement, la cuisine quâon peut faire est limitĂ©e par la quantitĂ© dâingrĂ©dients, et la plupart de la âcuisine Ă©conomiqueâ produit des effets indĂ©sirables [la pollution]. Si la croissance Ă©conomique consistait Ă cuisiner tout le temps la mĂȘme recette, nous serions trĂšs vite Ă court de ressources et souffririons de niveaux inacceptables de pollution et de nuisance. Lâhistoire humaine nous enseigne cependant que la croissance Ă©conomique rĂ©sulte de meilleures recettes, et non simplement de la prĂ©paration des mĂȘmes plats. Ces nouvelles recettes (...) gĂ©nĂšrent en gĂ©nĂ©ral plus de valeur Ă©conomique par unitĂ© de matiĂšre premiĂšre. » [texte de Romer dans The concise encyclopedia of economics (2008) sous la direction de Paul R. Henderson] ConformĂ©ment Ă cette derniĂšre affirmation, depuis plusieurs dĂ©cennies, la quantitĂ© dâĂ©nergie nĂ©cessaire Ă la production dâun point de PIB mondial (et de CO2 mais ce nâest pas le sujet) nâa eu de cesse de baisser. Utilisation dâĂ©nergie (en kg dâĂ©quivalent pĂ©trole) pour 1 000 $ de PIB (PPA constants de 2011) Source : Banque Mondiale En outre, il semble qu'en considĂ©rant l'Ă©nergie consommĂ©e (mĂȘme celle nĂ©cessaire Ă produire les biens importĂ©s), celle-ci a eu tendance Ă baisser entre 2000 et 2014 en Europe et aux Etats-Unis, alors que le PIB augmentait nettement durant cette pĂ©riode dans ces zones gĂ©ographiques. Ăa ne signifie pas que cette baisse de la consommation nâa pas eu dâimpact sur le PIB. Peut-ĂȘtre que le PIB aurait Ă©tĂ© plus haut encore en Europe et aux Etats-Unis en 2015 si la consommation dâĂ©nergie nâavait pas baissĂ© dans ces zones entre 2000 et 2014. Mais câest lĂ un autre phĂ©nomĂšne dont la simple identitĂ© Ă©conomie=Ă©nergie=physique ne peut rendre compte. Source : Kulionis (2019) [Je prĂ©cise que j'ai ajoutĂ© ce paragraphe quelques mois aprĂšs mes Ă©changes avec JMJ , en octobre 2021, suite Ă la sortie de ce trĂšs intĂ©ressant rapport de Zenon Research , dont nous parlons dans cette interview ] Tout ceci ne signifie pas que le problĂšme environnemental de la croissance Ă©conomique va se rĂ©soudre de lui-mĂȘme, et ce nâest pas ce que Romer pense. Mon message est ici autre : quâil nây ait pas de relation stable entre Ă©nergie et Ă©conomie montre bien que les deux notions ne se confondent pas. La croissance Ă©conomique est bien plus quâune utilisation de plus en plus intensive dâun stock de ressources donnĂ©. Câest un processus par lequel on trouve de nouvelles façons dâagencer des matiĂšres premiĂšres dâune maniĂšre qui augmente la valeur totale des Ă©changes. Il est possible quâĂ long-terme, on ne puisse pas trouver dâagencement qui nâimplique pas dâutiliser une quantitĂ© croissante de ressources non-renouvelables, et ce, mĂȘme avec des politiques environnementales bien plus fermes quâaujourdâhui. Mais câest une autre question : celle du dĂ©couplage, qui nâest pas le thĂšme de ce billet mais plutĂŽt de cette interview sur mon site. Dâautre part, la question du lien Ă©nergie-Ă©conomie nâest pas que physique car lâĂ©nergie nâest pas âproduiteâ (ou transformĂ©e) de maniĂšre alĂ©atoire dans le temps. Si les hommes transforment lâĂ©nergie, câest quâils ont eu des incitations Ă©conomiques Ă rĂ©pondre Ă la demande dâĂ©nergie. Sâils peuvent transformer de lâĂ©nergie, câest parce quâils ont eu des incitations Ă inventer des moyens techniques de le faire, et Ă innover, câest-Ă -dire Ă insĂ©rer ces inventions dans le tissu industriel. Enfin, le PIB ne naĂźt pas uniquement de la combinaison de capital, de travail, et de travail-utile. Il existe aussi des facteurs qui influencent Ă la fois le PIB et lâĂ©nergie, comme les anticipations dont je parle plus bas, ou les institutions, rĂšgles du jeu de la vie Ă©conomique. Tout ceci ne signifie pas quâil ne faille pas se soucier de lâĂ©nergie si on veut penser lâĂ©conomie (et notre avenir sur cette planĂšte). Mais il faut le faire avec les concepts appropriĂ©s, sans se faire le ventriloque de la physique : les exemples des thĂ©rapies quantiques ou de la deuxiĂšme loi de la thermodynamique brandie comme âpreuveâ contre lâĂ©volution nous avertissent des dangers de sortir les lois physiques de leur contexte. Comment savoir qui de la poule ou de lâoeuf ? Cela ne devrait pourtant pas ĂȘtre si compliquĂ© de prouver que lâĂ©nergie cause le PIB, et non lâinverse ! Une premiĂšre piste paraĂźt Ă©vidente. On pourrait vĂ©rifier si les variations de la consommation dâĂ©nergie prĂ©cĂ©dent celles du PIB. De fait, câest ce que JMJ fait, en notant que les variations de la quantitĂ© de pĂ©trole extraite prĂ©cĂšdent celles du taux de croissance du PIB [Edit : coquille jâavais Ă©crit "cours" au lieu de "quantitĂ©"], ou en insistant sur lâItalie, exemple dâun pays oĂč les variations de la consommation dâĂ©nergie semblent prĂ©cĂ©der celles du PIB : (â on constate que [en Italie] lorsque le taux de croissance de lâĂ©nergie baisse, la variation sur le PIB suit en gĂ©nĂ©ral de un Ă deux ans, ce qui accrĂ©dite lâidĂ©e que quand câest lâĂ©nergie qui est contrainte le PIB est obligĂ© de lâĂȘtre aussi Ă la suiteâ). Cela semble convaincant. AprĂšs tout, les causes prĂ©cĂšdent leurs effets, non ? Et bien en fait, cela nâa rien dâĂ©vident pour deux raisons : le biais de la variable omise et les anticipations. Les effets dâanticipation PremiĂšrement, en sciences sociales, il faut toujours considĂ©rer les phĂ©nomĂšnes d'anticipation. Si les hommes anticipent un phĂ©nomĂšne, ils peuvent y rĂ©agir avant quâil se produise. Par abus de langage, on pourrait dire que lâ  effet prĂ©cĂšde alors la cause, mĂȘme si la formulation est discutable. Si vous tombez dâune falaise, vous allez sans doute vous mettre Ă crier. Pourtant, ce nâest pas votre cri qui aura causĂ© lâimpact de votre corps sur le sol (la cause du cri). Câest lâimpact anticipĂ© de la chute qui vous aura fait crier. Dans notre cas, nombre de variables prĂ©cĂšdent le PIB comme lâinvestissement rĂ©sidentiel ou les cours boursiers. Il en est ainsi parce que les valeurs de ces sĂ©ries varient avec les anticipations des agents, et que ce sont en partie les anticipations qui font lâĂ©conomie. Si vous anticipez une crise demain, vous risquez de ne pas investir, de vendre vos actions. Si une majoritĂ© se met Ă penser comme vous, alors la crise se produira effectivement. Ce type de prophĂ©tie auto-rĂ©alisatrice est trĂšs important pour expliquer le cycle Ă©conomique. Dâailleurs, quand on construit des indicateurs d'anticipation des consommateurs, ceux-ci prĂ©cĂšdent le PIB et le prĂ©disent trĂšs bien. Dans notre contexte prĂ©cis, les pĂ©troliers ont intĂ©rĂȘt Ă tenter dâanticiper les retournements de la conjoncture ou a minima Ă rĂ©agir Ă la baisse de demande dâĂ©nergie. Lorsque la croissance du PIB ralentit, la demande de pĂ©trole dĂ©croĂźt, ce qui tend Ă rĂ©duire le prix du baril. Pour juguler cette baisse des prix, les offreurs ont alors tout intĂ©rĂȘt Ă restreindre lâoffre, en ralentissant leur vitesse dâextraction pour rĂ©duire leurs stocks stratĂ©giques. Le fait de nĂ©gliger les anticipations biaise la lecture des donnĂ©es de JMJ. Voici comment il commente un autre graphique oĂč il note que les variations du tonnage de pĂ©trole extrait prĂ©cĂšdent nettement celles du PIB : « C hronologiquement, vous voyez que la variation de la courbe [du pĂ©trole] a tendance Ă lĂ©gĂšrement prĂ©cĂ©der la variation de la courbe du PIB. Donc, ce n'est pas : « le pĂ©trole c'est un truc qui s'achĂšte, j'ai une croissance qui vient de Mars, j'ai plus d'argent et donc j'achĂšte plus de pĂ©trole » . C'est : « le pĂ©trole est un facteur limitant de la production parce qu'il faut des transports pour produire, et donc si j'ai moins ou plus de pĂ©trole je suis capable de plus ou moins transporter, et donc je suis capable d'avoir une activitĂ© transformative donc Ă©conomique plus ou moins importante. » [le style est trĂšs oral, parce quâil sâagit lĂ de la retranscription dâune confĂ©rence]. Dans cet extrait, lâemploi du «donc » montre bien que JMJ pense que le fait quâune sĂ©rie en prĂ©cĂšde une autre dit quelque chose de la direction du lien de causalitĂ© qui les unit. Il y a quelques pĂ©riodes bien identifiĂ©es Ă lâoccasion desquelles des pĂ©nuries de pĂ©trole ont bien causĂ© un ralentissement de la croissance, puis des rĂ©cessions mondiales : durant les deux grands chocs pĂ©troliers (1973, 1979), et suite Ă la guerre du Golfe en 1993. Rien de nouveau sous le soleil. On notera dâailleurs que ces pĂ©nuries sont le fruit de dĂ©cisions politiques, et non dâune contrainte physique, dâune soudaine raretĂ© des ressources. Concernant les autres pĂ©riodes, certes les pics de pĂ©trole prĂ©cĂ©dent ceux du PIB, mais rien ne permet dâaffirmer que ceci ne rĂ©sulte pas des changements dâanticipations des producteurs de pĂ©trole ou du ralentissement prĂ©coce de certains secteurs Ă la production plus riche en pĂ©trole que la moyenne. Jâaimerais Ă©galement attirer votre attention sur lâastuce rhĂ©torique contenue dans la formule « la croissance [ne] vient [pas] de Mars ». Non, la croissance ne vient pas de Mars. Mais le pĂ©trole ne vient pas non plus de VĂ©nus. Les pĂ©troliers rĂ©pondent Ă des incitations Ă©conomiques. Ils nâextraient pas au hasard du pĂ©trole. Extraction de pĂ©trole et production sâinfluencent mutuellement : câest tout le problĂšme ! Le biais de la variable omise DeuxiĂšmement, il est possible que la variable qui nous intĂ©resse prĂ©cĂšde lâeffet simplement parce quâelle est liĂ©e Ă la cause par une variable tierce. Si, quand je me penche pour Ă©crire, ma chaise grince, ce ne sera pas le grincement de ma chaise qui causera lâapparition de signes Ă©tranges sur mon cahier. Ma volontĂ© dâĂ©crire est la cause, mon Ă©criture sur le cahier lâeffet, et le couinement la variable omise. Je nâai pas le talent de Jean-Marc Jancovici pour les analogies. Je prĂ©fĂšre donc illustrer en contexte. Jean-Marc Jancovici relaie souvent le fait quâen 2008, lâĂ©nergie a commencĂ© Ă baisser juste avant le PIB. Il considĂšre que câest un indice du fait que câest une pĂ©nurie dâĂ©nergie qui aurait entraĂźnĂ© la crise de 2008. Câest peu convaincant. Du fait que la consommation dâĂ©nergie a flĂ©chi un peu avant le PIB en 2008, bien des variables omises empĂȘchent de dĂ©duire que la crise de cette annĂ©e a une cause Ă©nergĂ©tique. Par exemple, la crise de 2008 est dâabord une crise immobiliĂšre qui sâest lentement propagĂ©e Ă la sphĂšre financiĂšre, puis Ă©conomique. Il nâest pas exclu de penser que parce que le bĂątiment est un secteur trĂšs intensif en Ă©nergie (sans doute plus que la moyenne), et que lâinvestissement immobilier prĂ©cĂšde empiriquement le PIB, câest sa chute qui a causĂ© une baisse prĂ©coce de la consommation en Ă©nergie, tandis que la croissance se maintenait dans un premier temps grĂące Ă la contribution des autres secteurs. Je ne sais pas dans quelle mesure cet enchaĂźnement est convaincant. Mais quâimporte ! Ce petit raisonnement illustre simplement en contexte le principe logique selon lequel sans que lâeffet ne prĂ©cĂšde la cause, il est possible que la cause ne soit pas celle quâon pense. Câest le fameux biais de la variable omise. Ces problĂšmes semblent insurmontables. Pourtant, la littĂ©rature scientifique propose des moyens de les contourner. La solution de la littĂ©rature Aux deux maux des variables omises et de lâanticipation, une solution est envisageable. Pour savoir si les variations de lâĂ©nergie causent bien celles de lâĂ©nergie, il faudrait mesurer la corrĂ©lation entre PIB au temps t et la consommation dâĂ©nergie Ă t-n, quelques pĂ©riodes avant, tout en neutralisant lâeffet des variables confondantes (investissement, anticipations) auxquelles on peut penser. En dâautres termes, il faudrait regarder si Ă investissement Ă©gal, Ă indicateur dâanticipations Ă©gal, ⊠les variations de lâĂ©nergie prĂ©cĂšdent toujours celles du PIB. Ici, le « Ă©gal » est le mĂȘme Ă©gal que dans « les femmes touchent moins que les hommes Ă niveau dâĂ©tude et expĂ©rience Ă©gales ». Certaines techniques statistiques permettent en effet de neutraliser lâeffet des variables omises, on dit quâon contrĂŽle par ces variables. La trĂšs vaste littĂ©rature scientifique qui Ă©tudie le lien Ă©nergie-PIB emploie justement des techniques de ce type. On peut la scinder en deux vagues. Il y a dâabord eu des Ă©tudes sur sĂ©ries temporelles, câest-Ă -dire fondĂ©es sur les donnĂ©es dâun seul pays (entitĂ©) au cours du temps. Puis, des Ă©tudes avec des donnĂ©es de panel, câest-Ă -dire qui suivent non plus un seul mais plusieurs pays au cours du temps. Les deux types de donnĂ©es nĂ©cessitent des mĂ©thodes distinctes pour ĂȘtre analysĂ©es. NĂ©anmoins, on considĂšre gĂ©nĂ©ralement que les rĂ©sultats obtenus sur panel (plusieurs pays, plusieurs annĂ©es) sont plus fiables. Je garde un peu de mystĂšre ici, mais jâexpliquerai rapidement pourquoi dans quelques paragraphes. Une troisiĂšme mĂ©thode, trĂšs Ă©lĂ©gante mais avec ses limites, consiste Ă exploiter ce quâon appelle des expĂ©riences naturelles. Jâen parle aussi plus bas. Que dit la littĂ©rature empirique sur lien causal entre Ă©nergie et PIB ? Elle nâest pas tranchĂ©e du tout. Parfois, câest bien la production dâĂ©nergie qui semble causer le PIB Ă court et moyen-terme, mais, parfois câest lâinverse. Et puis parfois, il semble que la causalitĂ© va dans les deux sens. Comme le notent Kalimeris et al. (2016) : â les rĂ©sultats de la littĂ©rature sur le lien Ă©nergie-Ă©conomie ne pourraient pas ĂȘtre plus loin dâun consensus, puisquâon y trouve des indices sur les quatre hypothĂšses possibles sur le lien Ă©nergie-Ă©conomie Ă une frĂ©quence presque Ă©gale .â Pourquoi les rĂ©sultats sont-ils si contradictoires ? Il est possible que la nature du lien Ă©nergie-Ă©conomie dĂ©pende du contexte. Cependant, un des problĂšmes est que nombre de paramĂštres qui influencent les rĂ©sultats sont laissĂ©s Ă la discrĂ©tion du chercheur. Quelles variables omises je neutralise ? Comment est-ce que je mesure lâĂ©nergie ? Quelles mĂ©thodes dâanalyse statistique jâutilise ? Est-ce que je teste lâhypothĂšse que la relation entre PIB et Ă©nergie est linĂ©aire, ou celle quâelle est non linĂ©aire ? En effet, quand on reproduit lâexercice de JMJ mais sur une plus longue pĂ©riode, on remarque une relation concave, par laquelle chaque point de PIB supplĂ©mentaire augmente de moins en moins la consommation dâĂ©nergie primaire, ce qui fait Ă©cho Ă ma remarque plus haut sur le fait que le PIB sâappauvrit en Ă©nergie. Ceci suggĂšre quâil faille peut-ĂȘtre intĂ©grer la possibilitĂ© dâune relation concave dans des modĂšles plus compliquĂ©s. Source : le physicien Greg de Temmerman - et le spĂ©cialiste des sciences de l'environnement Carey King faisait un constat similaire. Ceci soulĂšve un problĂšme crucial. Quand on se concentre sur une seule Ă©tude, on est incapable de distinguer quelle part du rĂ©sultat est dĂ» Ă la âvraieâ relation et quelle part est attribuable Ă des choix arbitraitres de spĂ©cification. En Ă©conomie, comme bien dâautres disciplines, il faut analyser lâensemble de la littĂ©rature ! Câest justement ce que permettent les mĂ©ta-analyses. Une mĂ©ta-analyse est une Ă©tude qui agrĂšge les rĂ©sultats d'autres Ă©tudes, et les mouline pour extraire un rĂ©sultat moyen. Elle peut aussi permettre de comprendre ce qui explique la variabilitĂ© des rĂ©sultats grĂące Ă des techniques comme la mĂ©ta-rĂ©gression. Câest prĂ©cisĂ©ment ce quâil nous faut. Je parle plus en dĂ©tail de cette mĂ©thode dans ce billet . Que nous disent les mĂ©ta-analyses ? PremiĂšrement, les choix individuels des chercheurs comptent. Pour le savoir, les chercheurs utilisent le plus souvent une mĂ©ta-rĂ©gression, mĂ©thode qui permet de comprendre sous certaines hypothĂšses (comme toujours) comment les choix du chercheur influencent ses rĂ©sultats. Chen et al. (2012) notent dans leur mĂ©ta-analyse que â les diffĂ©rences dâindicateurs choisis, des caractĂ©ristiques du pays, et des mĂ©thodes Ă©conomĂ©triques [statistiques] agissent toutes sur la relation estimĂ©e entre PIB et Ă©nergie .â Menegaki et al. (2014) notent dans leur mĂ©ta-analyse que « [ces] rĂ©sultats tendent Ă dĂ©montrer que lâĂ©lasticitĂ© (la sensibilitĂ©) de la croissance du PIB nâest pas indĂ©pendante de la mĂ©thode [statistique] employĂ©e, de la nature des donnĂ©es, et de lâinclusion de variables comme le niveau du prix ou le capital dans le [modĂšle statistique] ». MĂȘme constat dans la mĂ©ta-analyse dâHajko (2018) « plusieurs dĂ©ficiences mĂ©thodologiques questionnent la fiabilitĂ© des rĂ©sultats publiĂ©s, comme par exemple : lâusage de donnĂ©es annuelles, des spĂ©cifications insuffisantes des modĂšles ( biais de la variable omise) ⊠». La mĂ©ta-analyse de Kalimeris et al. (2016) culmine dans lâincertitude en indiquant que les chercheurs nâont pas rĂ©ussi Ă trouver â des facteurs gĂ©nĂ©raux qui dĂ©terminent la direction du lien entre PIB et Ă©nergie â. DeuxiĂšmement, le plus souvent, quand on neutralise lâimpact des choix arbitraires des chercheurs sur leur rĂ©sultat, on ne parvient plus Ă dĂ©tecter de lien stable et fondamental entre PIB et Ă©nergie. Kalimeris et al. (2016) âles rĂ©sultats de la mĂ©ta-analyse ne soutiennent ni l'existence dâune direction macro fondamentale, ni lâhypothĂšse de la neutralitĂ© â. En utilisant des mĂ©thodes plus inhabituelles de machine-learning , Hajko (2018) parvient Ă prĂ©dire lâessentiel de la dispersion des rĂ©sultats avec les choix des chercheurs et en conclut quâ« il nây a pas de preuve de lâexistence dâune relation fondamentale entre Ă©nergie et Ă©conomie. ». Bruns et al. (2014) trouvent une relation nette du PIB vers lâĂ©nergie, quand on contrĂŽle par les prix, mais leur mĂ©ta-analyse exclut les Ă©tudes avec donnĂ©es de panel (qui suivent plusieurs pays durant plusieurs pĂ©riodes plutĂŽt quâun seul pays au cours du temps), dont on pourrait penser quâelles sont les plus fiables. De maniĂšre assez intĂ©ressante, lâidĂ©e quâil nây ait pas de loi dâairain, âphysiqueâ pas une seule hypothĂšse vraie en tout temps et tout lieu sur la direction du lien entre Ă©nergie et PIB est un prĂ©supposĂ© dans presque toutes les mĂ©ta-analyses. Les auteurs de certaines mĂ©ta-analyses comme Chen et al. (2012) ou Menegaki et al. (2014) ne cherchent plus Ă trouver une relation fondamentale Ă©nergie-pib auquelle ils ne croient probablement plus. Ils cherchent uniquement des modĂ©rateurs, câest-Ă -dire des variables qui tendent ou distendent le lien entre Ă©nergie et PIB, et qui donc aident Ă comprendre pourquoi on trouve parfois que câest lâĂ©nergie qui cause le PIB, et parfois lâinverse. Ici, les modĂ©rateurs qui comptent dans la plupart des mĂ©ta-analyses semblent ĂȘtre les prix, et le capital. Je prĂ©fĂšre mâarrĂȘter ici, car je reviendrai dans un prochain article sur la question du lien entre prix et Ă©nergie, que JMJ nâĂ©tudie quâen faisant une erreur statistique systĂ©matique. On pourrait me rĂ©torquer que les mĂ©ta-analyses en sciences sociales gĂ©nĂšrent systĂ©matiquement ce chaos de rĂ©sultats inconclusifs, et quâil nâaurait eu rien dâinformatif Ă en tirer, quelque soit le sujet. Mais câest faux. Par exemple, toutes les mĂ©ta-analyses sur les politiques de hausse du salaire minimum (et qui adoptent une mĂ©thodologie trĂšs comparable) montrent quâelles nâont en moyenne pas dâeffet sur lâemploi total (Doucouliagos et al. (2009), Hafner et al. (2017), GautiĂ© et al. (2018), Kucera (2018) ) ; la cĂ©lĂšbre mĂ©ta-analyse de Card (2017) sur lâeffet des politiques actives sur lâemploi trouve une conclusion trĂšs nette, et qui nâa Ă ma connaissance pas Ă©tĂ© disputĂ©e par une autre mĂ©ta-analyse. Ceci suggĂšre que la diversitĂ© des rĂ©sultats a quelque chose de spĂ©cifique au sujet. La littĂ©rature parle souvent du â nexus â Ă©nergie-Ă©conomie : les chercheurs considĂšrent que lien Ă©nergie-Ă©conomie est complexe et enfoui, dissimulĂ© dans une jungle de facteurs difficilement dĂ©mĂ©lĂąbles. Les limites de ces mĂ©ta- Ă©tudes Malheureusement, une mĂ©ta-analyse ne peut jamais dĂ©passer tous les dĂ©fauts de la littĂ©rature quâelle analyse. En particulier, le biais de la variable omise est difficile Ă corriger. On peut toujours avoir oubliĂ© de contrĂŽler par un facteur. Certaines variables omises sont peut-ĂȘtre immesurables (sĂ©lection par les inobservables), si bien que mĂȘme si on y pensait, on ne saurait pas comment neutraliser leur effet. Utiliser des donnĂ©es de panel plutĂŽt que des sĂ©ries temporelles permet de contrĂŽler par certaines variables inobservables (celles communes Ă tous les pays, ou celles propres Ă chaque pays mais qui ne varient pas dans le temps) mais pas par toutes (on ne peut pas contrĂŽler par les variables inobservables qui sont propres Ă chaque pays et Ă©voluent dans le temps) - jâexpliquerai pourquoi dans un article de blog. Il existe des mĂ©thodes dites quasi-expĂ©rimentales qui permettent d'adresser de maniĂšre plus convaincante le biais de la variable omise. Ces mĂ©thodes quasi-expĂ©rimentales sont d'ailleurs un alliĂ© trĂšs puissant pour Ă©tablir l'impact causal des politiques environnementales, j'en parle ici ou encore ici . Malheureusement, je n'ai pas trouvĂ© d'Ă©tude qui emploie ce type de mĂ©thodologie sur le sujet du lien Ă©nergie-Ă©conomie, Ă l'exception d'une expĂ©rience naturelle de Söderberg (2021). MalgrĂ© tous mes efforts, je nâai pu accĂ©der au papier, mais voici ce que je comprends Ă la lecture de lâabstract , le court rĂ©sumĂ© qui mâĂ©tait accessible. Lâastuce du papier est quâil exploite les Ă©vĂšnements de la canicule de 2003 qui ont paralysĂ© lâĂ©conomie mondiale. Cette catastrophe fournit une source de baisse du PIB dont on peut raisonnablement penser quâelle nâest pas due Ă une variation Ă court-terme de la consommation dâĂ©nergie. Dans ce cas lĂ , on sait qui de la poule ou de lâoeuf. Lâauteur trouve ainsi que la baisse du PIB induite par la canicule a rĂ©duit lâĂ©nergie consommĂ©e mais aussi quâil existe ce quâon appelle un effet kuznets : la relation entre la baisse du PIB et lâĂ©nergie est plus forte pour les pays moins dĂ©veloppĂ©s, signe que les Ă©conomies dĂ©veloppĂ©es sont moins dĂ©pendantes de lâĂ©nergie. Ces rĂ©sultats sont intĂ©ressants mais jâai deux rĂ©serves. PremiĂšrement, mĂȘme Ă supposer que ce travail soit fiable, il a une portĂ©e limitĂ©e. Il nâisole le sens de la direction entre PIB et Ă©nergie que dans le cadre dâune baisse de PIB induite par une canicule. Rien ne dit que les rĂ©sultats soient transposables aux effets dâune baisse du PIB pour dâautres raisons. Surtout, on aurait aussi aimĂ© avoir une expĂ©rience naturelle sur lâautre sens de la relation (Ă©nergie=> PIB). DeuxiĂšmement, je mâinterroge sur la fiabilitĂ© du rĂ©sultat. La mĂ©thode statistique employĂ©e (variable instrumentale) repose sur lâhypothĂšse que la canicule nâa impactĂ© la consommation dâĂ©nergie que par le canal du PIB. Cela me semble difficile Ă concevoir. En France, par exemple, la canicule a causĂ© des problĂšmes de refroidissement des centrales, et EDF a dĂ» rĂ©duire drastiquement la production . Il est possible que lâauteur ait trouvĂ© un moyen de contourner ce problĂšme, mais, sans le texte complet, il mâest impossible de statuer. Dans tous les cas, deux conclusions sont saillantes : (i) les graphiques de JMJ ne prouvent pas que « tous les modĂšles Ă©conomiques prennent la causalitĂ© dans le mauvais sens »; (ii) la littĂ©rature scientifique, qui emploie des mĂ©thodes plus rigoureuses que JMJ, ne trouve rien de net. Il nây aucune preuve solide quâon puisse expliquer la baisse de la croissance du PIB dans certains pays dĂ©veloppĂ©s depuis quelques dĂ©cennies par une baisse de lâapprovisionnement en Ă©nergie comme lâaffirme JMJ. Lâabsence de preuves nâest pas la preuve de lâabsence, mais en lâabsence de preuves, il nâest pas prudent de clamer quâon a trouvĂ© le « meilleur modĂšle macroĂ©conomique du monde ». Il semble que la macroĂ©conomie attende encore son GalilĂ©e. Conclusion MalgrĂ© toute sa complexitĂ© et ses contradictions, cette littĂ©rature sur le lien Ă©nergie-PIB montre une chose : lâĂ©conomie est trop complexe pour ĂȘtre expliquĂ©e par un seul facteur. LâhypothĂšse dâune relation universelle et univoque de lâĂ©nergie vers le PIB est rejetĂ©e par les donnĂ©es. C'est sans doute ce qui explique lâĂ©chec des prĂ©dictions de JMJ que je mentionnais au dĂ©but. Les fluctuations de la quantitĂ© dâĂ©nergie consommĂ©e ne permettent pas de rendre compte de celles du PIB ces derniĂšres dĂ©cennies. Si cet article ne vous a pas convaincu qu'il s'agit lĂ d'un rĂ©sultat important, je vous renvoie Ă cette rĂ©ponse . NĂ©anmoins, lâĂ©nergie est bien sĂ»r un enjeu clef du destin de nos sociĂ©tĂ©s. Câest ce qui rend la question du dĂ©couplage entre Ă©nergie et Ă©conomie, que nous Ă©voquons dans cette interview , centrale. On peut crĂ©diter JMJ dâavoir insistĂ© sur lâimportance de l'enjeu Ă©nergĂ©tique dans les dĂ©cennies Ă venir, mĂȘme sâil est trĂšs loin dâĂȘtre le seul. On pourrait souligner malicieusement que chez JMJ, âle bon nâest pas neuf, et le neuf nâest pas bon â, comme on lâa Ă©crit Ă propos de Freud. Mais ce serait oublier quâil est parfois bon de rappeler ce qui n'est pas neuf. Les interventions de JMJ ont au moins eu le mĂ©rite dâavoir ouvert les yeux dâune partie du public sur lâimportance de la question Ă©nergĂ©tique.
DĂ©couvrez nos Ă©changes avec JMJ quant Ă ce billet de blog Aller plus loin, et les autres articles Je me suis concentrĂ© sur les travaux qui sâapprochaient le plus de la dĂ©marche de Jean-Marc Jancovici, ceux qui tentaient dâĂ©tudier le lien empirique entre lâĂ©nergie et Ă©conomie avec des donnĂ©es rĂ©centes, et sans faire beaucoup dâhypothĂšses thĂ©oriques. Ceci s'inscrit plus largement dans la ligne Ă©ditoriale de mon blog. J'Ă©cris en effet souvent sur des mĂ©thodes qui permettent avec pas ou peu d'hypothĂšses thĂ©oriques de connaĂźtre l'efficacitĂ© rĂ©elle des politiques publiques, comme dans ce billet . Ces mĂ©thodes sont aussi le sujet de plusieurs de mes confĂ©rences, comme celle-ci sur l' Ă©valuation des politiques environnementales . Mais le lien Ă©nergie-Ă©conomie a Ă©tĂ© abordĂ© plus largement que ne le suggĂšre mon article ! Il existe des travaux en histoire Ă©conomique qui insistent sur le rĂŽle de lâĂ©nergie, et notamment sur son prix relativement au travail comme prĂ©dicteur de lâordre dâentrĂ©e des pays dans la rĂ©volution industrielle : plus le coĂ»t de lâĂ©nergie est bas relativement Ă celui de la main dâoeuvre, plus il est intĂ©ressant de sâindustrialiser tĂŽt. Et bien sĂ»r, lâĂ©conomie de lâĂ©nergie est un champ vaste qui inclut des modĂšles thĂ©oriques sophistiquĂ©s que je ne prĂ©sente pas ici. Vous pouvez par exemple lire le premier article de cette sĂ©rie, lâinterview de lâĂ©conomiste de lâĂ©nergie Philippe Quirion. Il existe tout un champ de la science Ă©conomique qui Ă©tudie lâinnovation, son impact sur le tissu Ă©conomique et ses dĂ©terminants. On peut aussi mentionner lâĂ©conomie de lâenvironnement, champ connexe Ă lâĂ©conomie de lâĂ©nergie, et dont j'ai parlĂ© un peu plus sur Twitter. Les autres sciences sociales ont aussi leur mot Ă dire sur lâenvironnement. Bibliographie Bercu, A., Paraschiv, G. and Lupu, D., 2019. Investigating the EnergyâEconomic GrowthâGovernance Nexus: Evidence from Central and Eastern European Countries. Sustainability , 11(12), p.3355. Card, D., Kluve, J. and Weber, A., 2017. What Works? A Meta Analysis of Recent Active Labor Market Program Evaluations. Journal of the European Economic Association , 16(3), pp.894-931. Bruns, S., Gross, C. and Stern, D., 2014. Is There Really Granger Causality Between Energy Use and Output?. The Energy Journal , 35(4). Chen, P., Chen, S. and Chen, C., 2012. Energy consumption and economic growthâNew evidence from meta-analysis. Energy Policy , 44, pp.245-255. Cicea, C., Ciocoiu, C. and Marinescu, C., 2021. Exploring the Research Regarding EnergyâEconomic Growth Relationship. Energies , 14(9), p.2661. JĂ©rĂŽme GautiĂ©, Patrice Laroche, 2018. «Minimum Wage and the Labor Market: What Can We Learn from the French Experience? [http://hal-paris1.archives-ouvertes.fr/halshs-01842434/fr/] Kulionis, V. Energy Embodied in Trade, 1970â 2014. (Lund University, 2019) Hafner, M. 2017. « The impact of the National Minimum Wage on employment: a meta-analysis ». Rand Europe - Research Papers. Hristos Doucouliagos & T. D. Stanley, 2009. "Publication Selection Bias in MinimumâWage Research? » A MetaâRegression Analysis. British Journal of Industrial Relations , 47(2), p. 406-428, June. Hajko, V., 2017. The failure of Energy-Economy Nexus: A meta-analysis of 104 studies. Energy , 125, pp.771-787. Henderson, P., 2008. The Concise encyclopedia of economics. Choice Reviews Online , 45(09), pp.45-4750-45-4750. Kalimeris, P., Richardson, C. and Bithas, K., 2014. A meta-analysis investigation of the direction of the energy-GDP causal relationship: implications for the growth-degrowth dialogue. Journal of Cleaner Production , 67, pp.1-13. Tomas Kucera, 2020. Are Employment Effects of Minimum Wage the Same Across the EU? A Meta-Regression Analysis ," Working Papers IES 2020/2, Charles University Prague, Faculty of Social Sciences, Institute of Economic Studies, revised Jan 2020. Menegaki, A., 2014. On energy consumption and GDP studies; A meta-analysis of the last two decades. Renewable and Sustainable Energy Reviews , 29, pp.31-36. Soava, G., Mehedintu, A., Sterpu, M. and Grecu, E., 2021. The Impact of the COVID-19 Pandemic on Electricity Consumption and Economic Growth in Romania. Energies , 14(9), p.2394. Söderberg, M., 2021. Identification of how economic development affects energy use through a natural experiment. Journal of Environmental Economics and Policy , pp.1-15.

Jean-Marc Jancovici mâa rĂ©pondu... voici ma rĂ©ponse (mis Ă jour !)
Sur facebook, JM Jancovici a commenté le deuxiÚme article de cette série sur ses propos . [Je mettrais cette page à jour au rythme de nos échanges].
Voici le commentaire de Jean-Marc Jancovici JMJ : « Pour une fois je vais me permettre de faire un commentaire critique sur la forme : je ne relaie personnellement jamais de texte anonyme (ce texte n'aurait donc pas du se retrouver ici tant que son auteur Ă©tait anonyme, dĂ©solĂ© pour Adrien Couzinier qui a surement cru bien faire). Or l'auteur de ce texte n'est pas connu, pas plus qu'une des deux personnes ayant contribuĂ© Ă son Ă©laboration ("un Ă©conomiste (@mrbig_panda)") L'auteur explique qu'il "suit (...) une convention universitaire". Aucune convention universitaire n'autorise de publier de façon anonyme. Sur le fond, si je trouve le temps je publierai sur mon site une rĂ©futation des propos tenus, voici dĂšs Ă prĂ©sent quelques remarques. DĂšs le dĂ©but, l'auteur confond un flux et sa dĂ©rivĂ©e, puisqu'il indique que pour moi l'Ă©nergie (un flux) est nĂ©cessaire Ă la croissance (laquelle est une dĂ©rivĂ©e, celle du PIB, qui lui est un flux). Il considĂšre aussi que la relation quasi-linĂ©aire que j'ai trouvĂ©e entre Ă©nergie et PIB me sert pour "dĂ©montrer" le lien de causalitĂ©, avec une excellente corrĂ©lation. Malheureusement, ce n'est pas du tout ce que j'explique. J'explique que cette quasi droite est la CONSEQUENCE logique d'un monde dans lequel l'Ă©conomie compte (quand elle est bien faite, j'y viens juste en dessous) en valeur monĂ©taire la contrepartie de flux de transformation - donc d'Ă©nergie - que le physicien compte en joules, et pas du tout une dĂ©monstration. Et comme le rapport entre la capacitĂ© physique de transformation des machines - qui utilisent l'Ă©nergie - et celle des hommes est de 200 Ă 1, c'est au premier ordre le parc de machines en activitĂ© qui dimensionne la production. A nouveau, cette quasi-droite est une CONSEQUENCE ATTENDUE, PAS UNE PREUVE. Elle indique que l'Ă©nergie est un facteur limitant au premier ordre du PIB. La preuve est dans la dĂ©finition mĂȘme de l'Ă©nergie et du PIB, et dans le rapport de 1 Ă 200. Inutile donc de disserter sur une chose que je n'affirme pas pendant des pages... Sur le "PIB bien fait" : lorsque cet indicateur a Ă©tĂ© créé, il comptait des choses qui changeaient vraiment la vie : des logements, des voitures, des tables, des chaises, des chemises, et des places de cinĂ©ma. Tout lĂ dedans "se touche" (mĂȘme une place de cinĂ©ma est accessible Ă nos sens). Avec la financiarisation et la mondialisation de l'Ă©conomie, le PIB peut dĂ©sormais compter : - des plus values financiĂšres qui ne crĂ©ent rien de supplĂ©mentaire "physiquement" mais augmentent mĂ©caniquement certaines transactions qui entrent dans le PIB - de la valeur ajoutĂ©e dans un pays alors que les flux physiques ont pris place dans un autre pays. Je persiste et signe dans le fait que la croissance du "PIB vrai" (les tables, les chaises, et les services "qui se touchent") a Ă©tĂ© nulle depuis 2007. En Europe la production industrielle de 2019 est Ă peu prĂšs la mĂȘme que celle de 2007 (et dans la zone euro exactement la mĂȘme), l'activitĂ© de construction est plus basse, et si on regarde le pouvoir d'achat net des français il est Ă peu prĂšs identique. Dit autrement, depuis 2007, quand le PIB augmente, ca ne profite pas Ă l'essentiel de la population. Ca se concentre dans la sphĂšre financiĂšre. On peut donc dĂ©coupler un peu avec de l'efficacitĂ© Ă©nergĂ©tique, et un peu aussi avec du PIB virtuel, venant essentiellement de plus values... Si on regarde des indicateurs qui font abstraction des effets de bord du PIB, nous sommes bien entrĂ©s en stagnation depuis 2007, nonobstant les tombereaux d'argent dĂ©versĂ©s sur l'Ă©conomie, et qui, selon la thĂ©orie "orthodoxe", auraient du faire repartir cette derniĂšre. Un peu plus bas, l'auteur de cette analyse affirme, Ă propos - toujours - du lien de causalitĂ© "câest ce que JMJ fait, en notant que les variations du cours du pĂ©trole prĂ©cĂšdent celles du taux de croissance du PIB". Pourtant j'insiste bien quand je montre cette courbe en disant que la variation sur le pĂ©trole n'est pas celle du prix mais du volume. Apparemment je ne le rĂ©pĂšte pas assez.... Plus bas encore, il Ă©crit "Lorsque la croissance du PIB ralentit, la demande de pĂ©trole dĂ©croĂźt, ce qui tend Ă rĂ©duire le prix du baril". Passons sur le fait qu'Ă nouveau on confond un flux (la demande de pĂ©trole) et sa dĂ©rivĂ©e (la croissance du PIB qui ralentit), mais il n'y a pas de lien entre prix et volume sur le pĂ©trole (https://jancovici.com/publications-et-co/articles-de-presse/le-petrole-est-il-elastique/ ). Historiquement le prix a pu monter avec une consommation qui baisse, mais aussi avec une consommation qui augmente... "Les pĂ©troliers rĂ©pondent Ă des incitations Ă©conomiques." Bien sur. Mais l'incitation ne crĂ©e pas la ressource. Notre auteur considĂšrerait-il que quand les hommes de l'art disent "mĂȘme si on veut y'en aura pas plus" (https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2020/06/%C3%89tude_D%C3%A9clin-de-lapprovisionnement-de-lUE-en-p%C3%A9trole-dici-2030_TSP.pdf ) eux aussi ont tort parce qu'ils ignorent la bonne Ă©conomie ? A plusieurs endroits dans le texte, l'auteur affirme sans rien dĂ©montrer. Par exemple quand il Ă©crit que ce sont les anticipations qui explique les covariations pĂ©trole-PIB. Je serais curieux de voir quelles expĂ©riences du monde rĂ©el - oĂč l'on mesurerait les anticipations avec un protocole normĂ© permettant d'avoir une quantification rĂ©futable - permettent de conforter cette thĂ©orie. Dans le mĂȘme esprit, un peu plus bas l'auteur porte la contradiction avec un argument dĂ©marrant par "Il nâest pas exclu de penser (...)". Mais en logique, "il n'est pas exclu" n'est pas "il est certain que telle explication est la bonne"... Je terminerai ce commentaire (qui ne fait pas le tour de ce qu'il y aurait Ă dire sur cette analyse) par oĂč je l'ai commencĂ© : dans un dĂ©bat sĂ©rieux, l'anonymat n'est pas de mise. » Voici ma rĂ©ponse (elle est une version enrichie de mon commentaire)
Je vous remercie de mâavoir lu, et je vous lirai avec attention si vous donnez un peu de votre temps pour tenter de rĂ©futer mon billet. Je vous remercie aussi de mentionner que le physicien GrĂ©gory de Temmerman a relu ce texte, et qu'il le trouve intĂ©ressant ; ceci Ă©carte les objections selon lesquelles j'aurais dĂ©cidĂ© "d'ignorer la physique" dans les commentaires du post facebook.
Quelques premiĂšres rĂ©ponses Ă vos premiĂšres remarques : - Comme lâa dit JoĂ«lle XX, je mâappelle Louis FREGET, si vous souhaitez connaĂźtre mon identitĂ©. Je ne comprends pas bien ce que cette information apporte Ă notre discussion ; le seul intĂ©rĂȘt de connaĂźtre lâidentitĂ© de quelquâun qui ne fait pas dâargument dâautoritĂ©, mais fournit ses sources, câest de pouvoir le juger sur ce quâil est plutĂŽt que sur ce quâil il dit. Câest de faire de lâad hominem donc, et je ne crois pas que ce soit votre dĂ©marche. Jâajoute que lorsque je parlais de convention universitaire, je parlais du format des rĂ©fĂ©rences et rien dâautre. Mon texte Ă©tait parfaitement clair Ă ce sujet. - lorsque je parle dâĂ©nergie qui peut expliquer la croissance, câest un raccourci pour dire quâune quantitĂ© croissante dâĂ©nergie transformĂ©e peut expliquer la croissance. Câest un pur raccourci de langage, qui rend ma phrase un peu imprĂ©cise, mais on ne touche pas lĂ au fond de mon propos. On peut dĂ©cliner la mĂȘme remarque concernant mon explication sur lien entre le PIB et la demande de pĂ©trole, ou de ma coquille cours/quantitĂ© - le paragraphe dâaprĂšs parle trĂšs nettement de quantitĂ©, le doute nâest pas permis. Tout ceci nâest que des remarques de pure forme, et je me rĂ©jouis de ce que le reste de votre argumentation soit plus centrĂ©e sur le fond. - Les sous-parties « biais de la variable omise / anticipations » sont lĂ pour justifier de lâusage de mĂ©thodes plus sophistiquĂ©es dans la littĂ©rature. Mon message est « Il y a des objections possibles donc il faut utiliser des mĂ©thodes plus rigoureuses». Or, pour employer une mĂ©thode qui permet de corriger un biais possible, il suffit de montrer quâun biais est ...possible. Dâailleurs, il est impossible de savoir si un biais tord bien un rĂ©sultat avant dâavoir appliquĂ© une mĂ©thode qui permet de corriger ce biais, puis d'avoir comparĂ© les rĂ©sultats des deux mĂ©thodes-celle qui ne corrige pas le biais, et celle qui la corrige. Justement, tout le reste du texte prĂ©sente des mĂ©thodes qui permettent de tenter de corriger les biais que je mentionne, notamment celui de la variable omise, et leurs rĂ©sultats. Ceci permet ensuite de juger de la mesure dans laquelle les objections que je liste affectent lâestimation du lien causal Ă©nergie-Ă©conomie. - Nul part je nâai Ă©crit que vous essayiez de prouver la causalitĂ© Ă©nergie-Ă©conomie par une simple corrĂ©lation. JâĂ©cris simplement que la relation ne mĂ©rite pas nĂ©cessairement le titre de meilleur modĂšle macroĂ©conomique du monde, car la non-stationaritĂ© des sĂ©ries et possible simultanĂ©itĂ© gonflent le coefficient de dĂ©termination, et que pour cette raison cette forte corrĂ©lation est moins intĂ©ressante quâelle ne peut paraĂźtre. -Je « disserte » bien sur une de vos thĂšses, lâune de vos plus originales en fait. Le sujet de lâarticle est vos explications de la baisse de la croissance ces derniĂšres dĂ©cennies par un manque dâĂ©nergie, et notamment votre explication de la crise de 2008 par le pic de pĂ©trole conventionnel. Supposons que le parc de machines dimensionne le PIB, ce qui est au moins en partie vrai, surtout actuellement. MĂȘme sous cette hypothĂšse, il est possible que la baisse de la croissance dâĂ©nergie nâexplique pas la diminution de la croissance du PIB ces derniĂšres dĂ©cennies ou la crise de 2008 comme vous lâaffirmez. Trouver une variable A qui dimensionne une variable B ne revient pas Ă dire que les variations de A expliquent celles de B. Exemple: lâoxygĂšne que nous respirons est nĂ©cessaire Ă la vie humaine. La quantitĂ© dâair respirable dimensionne le nombre de personnes qui peuvent vivre sur la planĂšte. Cela ne signifie pas pour autant que des variations de la quantitĂ© dâoxygĂšne disponible expliquent les variations de la population ces derniĂšres dĂ©cennies. Pourtant, câest votre raisonnement lorsque vous affirmez que parce que lâĂ©nergie est essentielle au PIB, câest nĂ©cessairement un manque de ressources Ă©nergĂ©tiques qui explique le ralentissement de la croissance ces derniĂšres dĂ©cennies (ce qui est bien votre thĂšse, les citations dans mon texte et dâautres encore lâattestent) ou la crise de 2008. Dâailleurs, les commentaires sur diffĂ©rents rĂ©seaux montrent que beaucoup de gens qui reconnaissent vos talents de vulgarisateur et dâ âalerteurâ sur la gravitĂ© de la situation (comme moi je les reconnais) ne vous suivent pas sur cette thĂšse hardie. - sur le rĂŽle des anticipations, je nâai pas de preuve microĂ©conomĂ©trique qui isole le lien des anticipations sur la croissance, mais le lien hypertexte dans la phrase renvoie Ă un exercice de machine-learning qui montre quâun indicateur de confiance/ anticipation prĂ©dit bien la croissance, et, ce, mieux que tous les autres indicateurs en lice. Ceci sâexplique notamment par le fait les anticipations ainsi mesurĂ©es prĂ©cĂšdent le PIB. Câest un bon indice du rĂŽle des anticipations dans la croissance, et cet exercice ressemble Ă celui que vous rĂ©clamez (indicateur et tests prĂ©cis, dĂ©marche rĂ©futable donc). A nouveau, Ă ce stade, mon but nâest pas de dĂ©montrer avec certitude quâil existe un lien causal parfaitement isolĂ© entre anticipations et croissance. A cette Ă©tape de la dĂ©monstration, je prĂ©sente un doute raisonnable qui justifie que des centaines dâĂ©tudes usent de modĂšles dynamiques multivariĂ©s et ne limitent pas leur analyse de donnĂ©es au constat que parfois une sĂ©rie semble en prĂ©cĂ©der une autre. - Ce que vous appelez « le vrai PIB » me semble ĂȘtre une catĂ©gorie ad hoc et aux contours assez indĂ©finissables. Me semble difficilement tenable la thĂšse selon laquelle tous les Ă©changes impliquant des biens tangibles seraient seuls crĂ©ateurs dâune vraie valeur « physique », par opposition Ă ceux impliquant des services - intangibles donc- qui donneraient lieu Ă des Ă©changes qui ne seraient quâartifices comptables. Les services ne sont pas que financiers ! Les services dâun mĂ©decin, dâun psychologue ou dâun enseignant me semblent avoir au moins autant de la valeur que la production de « chaises, de tables et de vĂȘtements.« Et si le critĂšre est que les transactions qui mĂšnent lieu Ă la crĂ©ation de la vraie valeur sont celles qui « changent la vie » (critĂšre qui me semble difficilement objectifiable), alors je connais des heures passĂ©es avec un prof qui ont bien plus changĂ© une vie quâune nouvelle paire de jeans. Dâailleurs, toutes les interactions induites par les services mettent en jeu dans notre cerveau des rĂ©actions chimiques. Donc physiques. En fait, parce que tout est physique, aucun Ă©change Ă©conomique nâimplique de processus plus physiques que dâautres. Cela fait Ă©cho Ă mes discussions sur Twitter avec le physicien GrĂ©gory de Temmerman, oĂč nous parlions des limites de lâapproche « tout est physique  », qui est une tautologie moins profonde quâelle ne paraĂźt. - Concernant ce passage suivant : « Plus bas encore, [lâauteur] Ă©crit "Lorsque la croissance du PIB ralentit, la demande de pĂ©trole dĂ©croĂźt, ce qui tend Ă rĂ©duire le prix du baril" [mais] il n'y a pas de lien entre prix et volume sur le pĂ©trole (https://jancovici.com/publications-et-co/articles-de-presse/le-petrole-est-il-elastique/ ). Historiquement le prix a pu monter avec une consommation qui baisse, mais aussi avec une consommation qui augmente... »: (1) Quand on parle de comportements, et ici on parle de celui des producteurs de pĂ©trole, il faut bien mesurer la diffĂ©rence entre ce qui est, et ce que *croient* les agents. Ce sont les croyances qui dĂ©terminent en dernier ressort le comportement des agents. MĂȘme sâil nâexistait aucun lien entre le prix du pĂ©trole et la quantitĂ© demandĂ©e, les producteurs de pĂ©trole pourraient le croire et agir en consĂ©quence !
( EDIT: jâajoute, aprĂšs la deuxiĂšme rĂ©ponse de JMJ, et en guise dâillustration, que si on a dĂ©cidĂ© dâignorer les articles de recherche, la presse ne cesse de reporter les dĂ©cisions de baisse de lâoffre de lâOPEP pour faire face Ă des baisses anticipĂ©es de la demande. Exemple : https://www.google.fr/amp/s/www.leparisien.fr/amp/economie/vers-une-baisse-massive-de-la-production-de-petrole-10-04-2020-8297352.php) ) (2) Votre dĂ©monstration sur lâĂ©lasticitĂ©-prix de la demande de pĂ©trole (car câest dont il est question dans mon billet) est rendue invalide par un biais fondamental en statistiques. Vous entendez dĂ©montrer que la âloiâ de la demande ne se vĂ©rifie pas concernant le pĂ©trole car il nây a pas de corrĂ©lation prix-quantitĂ© de pĂ©trole consommĂ©e. Vous affirmez alors avoir dĂ©truit une « base solide de nos cours dâĂ©conomie ». Mais la quantitĂ© de pĂ©trole consommĂ©e ne dĂ©pend pas que de la demande mais aussi de lâoffre ! On ne peut consommer que ce qui a Ă©tĂ© produit/extrait. Ainsi, le lien quantitĂ© consommĂ©e de pĂ©trole - prix que vous prĂ©sentez dans votre article nâest pas le lien demande de pĂ©trole- prix. Câest une autre manifestation du biais de simultanĂ©itĂ© dont je parle dans lâarticle. Câest un vieux problĂšme en statistiques appliquĂ©es. Il a Ă©tĂ© identifiĂ© par Sewal Wright, grand biostasticien et son pĂšre Ă©conomiste dans les annĂ©es 1920. A cause du biais de simultanĂ©itĂ©, il faut utiliser des mĂ©thodes plus sophistiquĂ©es pour estimer une Ă©lasticitĂ© de la demande (ou de lâoffre) comme vous souhaitez le faire dans votre article : variables instrumentales, modĂšles plus structurels avec restriction sur la valeur des paramĂštres... Le graphique quantitĂ© consommĂ©e de pĂ©trole-prix ne nous apprend rien sur la relation demande de pĂ©trole-prix, et il est normal de nây trouver aucune relation claire. Quand on emploie des mĂ©thodes plus robustes, qui tentent dâadresser le biais de simultanĂ©itĂ©, cette mĂ©ta-analyse montre quâ on trouve une Ă©lasticitĂ©-prix faible de la demande de pĂ©trole mais significativement nĂ©gative en moyenne Ă long-terme . (EDIT : j'ai ajoutĂ© cette partie plus technique quelques heures aprĂšs la parution de l'article) On pourrait transposer le mĂȘme raisonnement au niveau de l'offre. Il faut distinguer quantitĂ© offerte et quantitĂ© produite pour la mĂȘme raison : ce qui est produit ne dĂ©pend pas seulement de ce que les producteurs sont disposĂ©s Ă produire (lâoffre), mais aussi de ce que les consommateurs sont disposĂ©s Ă acheter (la demande). Ainsi, une absence de relation claire entre production de pĂ©trole et de prix ne signifie pas que l'offre de pĂ©trole est inĂ©lastique au prix comme l'affirme l'article " le pĂ©trole est-il inĂ©lastique ? ". Comment alors interprĂ©ter rigoureusement les mouvements sur l'axe prix-consommation ?
D'abord, il n'est pas sĂ»r qu'un Ă©conomiste emploie un modĂšle simple d'offre et de demande pour modĂ©liser le marchĂ© du pĂ©trole. Le modĂšle de l'offre et la demande suppose (entre autres) un grand nombre de producteurs qui vendent des biens similaires, sans s'entendre sur les prix. Ce n'est pas le cas du marchĂ© du pĂ©trole, oĂč un petit nombre d'acteurs qui concentre l'essentiel de la production interagit stratĂ©giquement et sâentend grĂące Ă lâOPEP. Ainsi, mĂȘme le manuel de premiĂšre annĂ©e Core Economic s propose un modĂšle un peu plus sophistiquĂ© que celui de l'offre et de la demande (bien que proche du modĂšle sĂ©minal), modĂšle qui tente de rendre compte des phĂ©nomĂšnes d'entente au sein de l'OPEP. (EDIT, DĂ©cembre 2021: on pourra aussi lire cet article de recherche .) Plus largement, il existe un champ vaste de la science Ă©conomique qui Ă©tudie les marchĂ©s avec un petit nombre dâacteurs : lâĂ©conomie industrielle. Ensuite, si on souhaite interpĂ©ter les variations sur l'axe prix-production/consommation de pĂ©trole dans le cadre du modĂšle de lâoffre et de la demande comme dans lâarticle, il faut Ă mon sens plutĂŽt considĂ©rer que chaque point est un Ă©quilibre du marchĂ©, c'est-Ă -dire un prix et une quantitĂ© pour lequel l'offre et la demande sont Ă©gales. Le prix qui Ă©galise l'offre et la demande est appelĂ© le prix d'Ă©quilibre ; la quantitĂ© qui Ă©galise l'offre et la demande est appelĂ©e la quantitĂ© d'Ă©quilibre. Ce prix a l'air bien stable. Comment expliquer qu'il puisse changer au cours du temps dans ce modĂšle? RĂ©ponse : il faut penser aux chocs. Un choc est un Ă©vĂšnement qui dĂ©place la courbe dâoffre ou la courbe de demande. Autrement dit, un choc dâoffre (de demande) est un Ă©vĂšnement qui rĂ©duit la quantitĂ© offerte (demandĂ©e) pour un prix donnĂ©, ou qui change le prix nĂ©cessaire pour que les producteurs offrent (demandent) la mĂȘme quantitĂ© - câest la mĂȘme chose graphiquement. Prenons l'exemple trĂšs fictif (!) dâun embargo sur le pĂ©trole en 1973 par les pays de l'OPEP. Graphiquement, ce choc d'offre nĂ©gatif dĂ©place la courbe comme sur le schĂ©ma. Une des consĂ©quences les plus directe du choc est en effet que les producteurs de pĂ©troles offrent une tonne de pĂ©trole a prix plus haut quâavant. On voit ainsi sur ce schĂ©ma que suite au choc pĂ©trolier, le prix d'Ă©quilibre est plus haut, et la quantitĂ© d'Ă©quilibre est plus basse. C'est un peu de cette maniĂšre que le manuel Core Economics interprĂšte les dĂ©placements sur l'axe prix-consommation de pĂ©trole. Le prix du baril change Ă cause d'un choc d'offre (comme un choc pĂ©trolier) ou de demande (comme le dĂ©but de la grande dĂ©pression) : Les limites de lâapproche sont cependant assez Ă©videntes. En particulier, trouver une coĂŻncidence temporelle nâest pas la preuve de lâaction du choc, plusieurs chocs dâoffre et de demande peuvent se produire en mĂȘme temps, notamment du fait des comportements stratĂ©giques des offreurs. Quand on veut dĂ©passer lâillustration pĂ©dagogique, on comprend que les chercheurs se tournent vers des modĂ©lisations plus sophistiquĂ©es.
Pour l'anecdote, on peut contourner le biais de simultanĂ©itĂ© en utilisant la mĂ©thode des variables instrumentales, qui permet d'exploiter ces chocs - ce n'est qu'une mĂ©thode possible. Par exemple, pour isoler la demande, il faut trouver un instrument pour lâoffre. Un instrument est une variable qui âchoqueâ une courbe pour en isoler une autre. Ainsi, quand la valeur de cette instrument varie, la courbe dâoffre se dĂ©place le long de la courbe de demande comme sur le graphique ci-dessus. La trajectoire des dĂ©placements de la courbe d'offre dessine la courbe de demande (en pointillĂ©s) quâon cherche Ă isoler.
La deuxiÚme réponse de JMJ
j'aime beaucoup l'attitude qui consiste Ă dire "je prends ce qui me plait dans une convention mais pas le reste"... Confondre une grandeur et sa dĂ©rivĂ©e n'est pas un raccourci de langage. C'est une erreur (assez basique au demeurant). Confondre un prix et un volume (sur le pĂ©trole) n'est pas une faute d'inattention. C'est une erreur (assez basique aussi). Incidemment vous n'avez pas plus compris mon propos dans votre rĂ©ponse. Je n'entends pas rĂ©futer une "loi de la demande". J'entends juste montrer qu'il n'y a pas d'Ă©lasticitĂ© de long terme entre prix et volume sur le pĂ©trole, ce que, incidemment, tous les gens qui pratiquent l'Ă©conomie rĂ©elle sur les commoditĂ©s savent parfaitement. Il y a une Ă©lasticitĂ© de court terme, mais pas de long terme. Pourtant de telles Ă©lasticitĂ©s de long terme sont utilisĂ©es dans des modĂšles Ă©conomiques "de place". Une fois que vous avez Ă©crit "il est possible que la baisse de la croissance dâĂ©nergie nâexplique pas la diminution de la croissance du PIB", nos ne sommes pas plus avancĂ©s si vous n'avez pas une dĂ©monstration probante attribuant ce qui s'est passĂ© Ă une cause prĂ©cise. Je ne vois pas la pertinence du parallĂšle entre oxygĂšne et Ă©nergie. L'oxygĂšne atmosphĂ©rique baisse significativement quand vous montez Ă 2000 m d'altitude. Mais cela n'empĂȘche pas des gens d'y vivre, parce que l'oxygĂšne n'est pas limitant dĂšs son premier % de baisse (alors que l'Ă©nergie est limitante sur le flux de transformation dĂšs le premier % de baisse). Enfin une thĂ©orie que vous ne pouvez pas dĂ©montrer par des observations ne s'appelle pas une thĂ©orie, mais une hypothĂšse non dĂ©montrĂ©e (cas des anticipations). Quand vous serez amenĂ© Ă gĂ©rer des organisations, si cela arrive un jour, il vaut mieux Ă©viter de se baser sur des hypothĂšses non dĂ©montrĂ©es.... Ma rĂ©ponse Ă ce deuxiĂšme commentaire Ma mention des « cours » est une faute dâinattention quand le paragraphe suivant entier parle explicitement et sans ambiguĂŻtĂ© du volume, personne nâa cru que je parlais du prix. Pas mĂȘme les gens qui dĂ©fendaient votre dĂ©marche dans les commentaires. Il en va de mĂȘme pour le flux et la dĂ©rivĂ©e, ma phrase dâaprĂšs est littĂ©ralement : « [JMJ] affirme que les variations de la quantitĂ© dâĂ©nergie expliquent celles du PIB ces derniĂšres dĂ©cennies.. » Qui peut alors imaginer que je confonds « flux et dĂ©rivĂ©e » et que câest autre chose quâun raccourci de langage ? Je ne vois vraiment pas ce « quâĂ©crire la croissance de lâĂ©nergie explique la croissance » aurait changĂ© au fond de ma dĂ©monstration, surtout Ă la lecture de la phrase dâaprĂšs.
Enfin, pardon, mais je vous cite dans lâarticle : « on devrait voir que quand le prix monte (donc que le point se situe sur la partie droite par rapport Ă lâaxe vertical) alors la consommation diminue (et donc que le point se situe aussi sous lâaxe horizontal).
Si cette « loi » Ă©tait valable, donc, tous les points situĂ©s dans le cadran Nord-Est du graphique ne devraient pas y ĂȘtre, mais se situer dans le cadran Sud-Est. Manifestement, ce nâest pas le cas⊠» => comment pouvez-vous affirmer que vous ne souhaitez pas ici infirmer la loi de la demande ? Quelle autre loi pourrait prĂ©dire une baisse de la consommation quand le prix augmente ? (JâĂ©cris « pourrait », parce quâĂ nouveau la loi de lâ »offre et de la demande » dont vous parlez dans votre article (oui, oui) ne prĂ©dit absolument rien sur la consommation en soi Elle fait seulement des prĂ©dictions sur les quantitĂ©s demandĂ©es et offertes.) Le terme dâĂ©lasticitĂ© du volume me semble trĂšs Ă©trange. Je ne lâai jamais entendu. Jâai toujours entendu parler dâĂ©lasticitĂ© de la demande, et dâĂ©lasticitĂ© de lâoffre. On distingue les deux Ă©lasticitĂ©s parce que le simple volume produit ou consommĂ© agrĂšge les chocs dâoffre et de demande. Je ne vois pas quelle information lâĂ©lasticitĂ© prix du volume convoierait. En tout cas, cette Ă©lasticitĂ© ne convoie aucune information « sur la loi de lâoffre et la demande » dont vous parlez dans votre article car elle ne fait aucune prĂ©diction sur le simple volume, mais sur lâoffre et la demande. Mentionner quâil nây a aucune Ă©lasticitĂ© entre volume et prix ne prouve pas non plus quâun choc de demande nĂ©gatif ne fait pas baisser le prix, ce qui Ă©tait le coeur de votre remarque ; parce quâĂ nouveau, je parle dâun choc sur la demande, pas sur le volume Ă©changĂ©, qui dĂ©pend aussi sur lâoffre. Je ne comprends toujours pas comment cette information est supposĂ©e rĂ©futer ma thĂšse selon laquelle il faut envisager le rĂŽle des anticipations.
Enfin, mon point est quâun facteur limitant dâune variable nâest pas nĂ©cessairement un facteur qui explique principalement les variations de cette variable; on peut pinailler sur lâexemple, le principe reste.
Je ne sais pas bien comment vous pouvez affirmer que je suis incapable de dĂ©montrer par des observations le cas des anticipations. Jâai le fait stylisĂ© trĂšs connu que les anticipations prĂ©cĂ©dent le PIB, et le rĂ©sultat de lâanalyse par machine-learning. Certes, contrairement aux autres mĂ©canismes, je mentionne que je nâai pas « isolĂ© » le lien, mais :
Cela impliquerait des travaux macro ou microĂ©conomĂ©triques comme la littĂ©rature sur lâĂ©nergie et Ă©conomie que je cite. Vous nâavez autant que je sache jamais basĂ© vos travaux sur de tels exercices statistiques multivariĂ©s, ou des expĂ©riences bien contrĂŽlĂ©es. Dois-je en dĂ©duire que vous nâavez rien dĂ©montrĂ© de votre carriĂšre ?
2. A nouveau Ă ce stade, je cherche simplement Ă montrer les limites du raisonnement « la courbe prĂ©cĂšde une autre, donc ça suggĂšre que la sĂ©rie qui se produit avant prĂ©cĂšde lâautre. » . Pour ça, il suffit de dĂ©montrer quâun doute raisonnable est possible (cf le fait stylĂ©, le lien hypertexte) et de montrer que la mĂ©thode que vous utilisez ne permet pas de corriger un biais sâil existe. Je ne sais pas comment le dire plus clairement. Il me semble que ça fait partie de la dialectique de base quand on fait tente dâisoler des liens causaux. Autres exemples du principe quâil suffit de montrer un biais possible et que la mĂ©thode quâon utilise ne permet pas de le corriger pour montrer que la dĂ©monstration est insuffisante : -lorsquâil y a des possibles variables omises dans une relation bivariĂ©e, cela suffit Ă ce quâon ajoute des contrĂŽles pour quâon puisse comparer les rĂ©sultats avec et sans contrĂŽles. -En mĂ©decine et dans bien dâautres domaines, la possibilitĂ© de sĂ©lection par les inobservables justifie quâon demande une expĂ©rience ou une quasi-expĂ©rience. Je prĂ©cise quâon appelle sĂ©lection par les inobservables le fait que dans une Ă©tude observationnelle, ceux qui ont reçu le traitement/ bĂ©nĂ©ficiĂ© de la politique diffĂšrent de ceux qui ne lâont pas reçu de maniĂšres quâon ne sait pas mesurer et ajuster statistiquement. Personne ne demande alors Ă mesurer les inobservables, personne ne dit « vous ne pouvez pas formuler cette critique tant que vous nâavez pas identifiĂ© ces facteurs inobservables », il y a un doute possible donc on ne fait pas dâaffirmation causale - comme vos propos sur le lien pĂ©trole-PIB. Puisque vous vous permettez un conseil condescendant, je vous fais celui-ci : par pitiĂ©, renseignez-vous sur lâinfĂ©rence causale et lâĂ©conomĂ©trie. Câest utile quand « on dirige des organisations », dâailleurs, il y a toute une vague de cours de « Causal Inference for Business » mais ça lâest surtout quand on veut faire des confĂ©rence sur le lien entre deux variables mesurĂ©es hors laboratoire, sujet sur lequel il existe une vaste littĂ©rature qui nĂ©cessite des bases en Ă©conomĂ©trie pour ĂȘtre comprise.
Mon deuxiĂšme commentaire de rĂ©ponse « jâajoute, comme jâai lâesprit dâescalier, en rĂ©ponse à « Une fois que vous avez Ă©crit "il est possible que la baisse de la croissance dâĂ©nergie nâexplique pas la diminution de la croissance du PIB", nos ne sommes pas plus avancĂ©s si vous n'avez pas une dĂ©monstration probante attribuant ce qui s'est passĂ© Ă une cause prĂ©cise. » => la thĂ©orie Ă©conomique fournit bien des mĂ©canismes parfois trĂšs bien isolĂ©s pour expliquer les fluctuations de la croissance Ă court et moyen-terme (accĂ©lĂ©rateur financier pour la crise de 2008, effet multiplicateur dâailleurs isolĂ© grĂące Ă des expĂ©riences naturelles,...) et Ă plus long-terme (institutions, voir les travaux dâAcemoglu et Robinson par exemple...)

La guerre des économistes : de nouveaux marchands de doute ?
Comme il y a des climatosceptiques, yâa-t-il des âinĂ©galito-sceptiquesâ, des âmarchands de douteâ dĂ©cidĂ©s Ă user dâarguments fallacieux pour nier la hausse des inĂ©galitĂ©s de revenu dans les pays dĂ©veloppĂ©s ? Dans cet article, Arnaud et moi (Louis) vous parlons de la âguerre des Ă©conomistesâ au sujet dâun des enjeux les plus brĂ»lants du XXIĂšme siĂšcle. Si vous lisez la presse Ă©conomique ou mĂȘme gĂ©nĂ©raliste, vous avez peut-ĂȘtre entendu parler de ce que The Economist appelle «âŻla guerre des Ă©conomistesâŻÂ». Le dĂ©bat fait rage entre deux groupes de spĂ©cialistes sur une question qui paraĂźt pourtant simple : les inĂ©galitĂ©s de revenus aux Ătats-Unis ont-elles rĂ©ellement explosĂ© depuis les annĂ©es 1980 ? Un trio d'Ă©conomistes soutient que les inĂ©galitĂ©s de revenus ont fortement augmentĂ© ces derniĂšres dĂ©cennies, en particulier aux Etats-Unis. Il sâagit de Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman (PSZ). Ils jouissent dâun prestige indiscutable au sein de la profession. Les trois sont laurĂ©ats du Prix du Meilleur Jeune Ăconomiste de France, et Emmanuel Saez et Gabriel Zucman ont mĂȘme reçu la mĂ©daille John Bates Clark , l'une des distinctions les plus prestigieuses en Ă©conomie. En contraste, Gerald Auten et David Splinter (AS), docteurs en Ă©conomie et spĂ©cialistes de la statistique nationale amĂ©ricaine, proposent une analyse trĂšs diffĂ©rente. Ils occupent des postes clĂ©s au sein des institutions fĂ©dĂ©rales amĂ©ricaines : David Splinter est Ă©conomiste au congrĂšs amĂ©ricain, et Gerald Auten au DĂ©partement du TrĂ©sor, lâĂ©quivalent du ministĂšre de lâĂ©conomie en France. Un de leurs articles, publiĂ© dans le Journal of Political Economy -une des revues Ă comitĂ© de lecture les plus influentes en Ă©conomie- prĂ©sente une vision bien diffĂ©rente. Selon eux, l'augmentation des inĂ©galitĂ©s aux Etats-Unis serait beaucoup plus modĂ©rĂ©e que ne le suggĂšrent les travaux de PSZ. La controverse est souvent rĂ©sumĂ©e par ce type de graphique, avec les rĂ©sultats de PSZ en bleus, et ceux de AS en rouge : Source La rĂ©ponse de PSZ a Ă©tĂ© trĂšs sĂšche. Ils ont accusĂ© AS de faire montre d ââinequality denialâ -  voir par exemple ici pour lire les trois auteurs employer ce terme.  On pourrait traduire cette expression par  inĂ©galo-scepticisme,  en Ă©cho au climato-scepticisme (â climate change denialâ ). Le dĂ©bat est donc virulent, et il dĂ©passe la simple querelle acadĂ©mique ; il a de vraies implications politiques. Si le niveau acceptable dâinĂ©galitĂ©s est une question Ă©thique qui dĂ©pend en dernier ressort des prĂ©fĂ©rences de chacun, il est toujours plus facile de justifier une hausse de la fiscalitĂ© sur les plus riches si les inĂ©galitĂ©s ont crĂ» de maniĂšre incontrĂŽlĂ©e. Ainsi, Piketty, Saez et Zucman ont utilisĂ© leurs recherches pour promouvoir une hausse de la fiscalitĂ© sur les plus riches. Il est difficile d'ignorer les engagements politiques de Piketty : il a Ă©té rĂ©cemment Ă©tĂ© qualifié par Le Figaro de «âŻpape de la gauche radicaleâŻÂ», ce qui est sans doute parfaitement excessif mais illustre bien son ancrage dans la pensĂ©e militante Ă gauche. Beaucoup de lecteurs savent peut-ĂȘtre dĂ©jĂ que Saez et Zucman sont Ă©galement engagĂ©s politiquement Ă gauche. Ils ont signĂ© l'appel de la NUPES lors des lĂ©gislatives françaises de 2022 et ont jouĂ© un rĂŽle clĂ© dans la campagne prĂ©sidentielle de la dĂ©mocrate Elizabeth Warren en 2020 aux Ătats-Unis. Ă droite, l 'American Enterprise Institute , un think tank conservateur amĂ©ricain, a repris les critiques de Splinter et Auten pour soutenir que les inĂ©galitĂ©s de revenu n'ont pas augmentĂ© au point de justifier des changements fiscaux. Dans le mĂȘme style, Ă©crivant dans Le Point, Antoine Copra  argue que ââ [l]es conclusions de lâĂ©tude dâA-S] remettent en cause bien des croyances Ă©conomiques du XXIĂšme siĂšcle [Rien que ça !]  (...) Pour Piketty et Saez, la hausse des inĂ©galitĂ©s est imputable Ă la sĂ©rie de rĂ©ductions d'impĂŽts commencĂ©e par l'administration Reagan. Une vision remise en cause par cette nouvelle Ă©tude et, avec elle, une grande part de la littĂ©rature Ă©conomique qui en a dĂ©coulĂ©. Au point de nous interroger sur la pertinence de nombre de politiques fiscales du XXIĂšme siĂšcle .â. En bref : Ă gauche comme Ă droite, on se soucie de savoir si les inĂ©galitĂ©s ont bien augmentĂ©. Alors, qui a raison ? La question ne semble pas particuliĂšrement complexe et technique. Ne suffit-il pas de mesurer directement les inĂ©galitĂ©s de revenu et de vĂ©rifier si elles ont augmentĂ© ? Tout le monde a vu les courbes croissantes dâinĂ©galitĂ©s construites par Piketty, Saez et Zucman. Ne faudrait-il pas ĂȘtre âun marchand de douteâ comme lâĂ©crivait le journaliste dâ Alternatives Economiques Christian Chavagneux pour nier tendance si nette ? En rĂ©alitĂ©, pour estimer les inĂ©galitĂ©s de revenu, il faut poser un certain nombre dâhypothĂšses. Tout le dĂ©bat est de savoir quelles hypothĂšses sont les plus raisonnables. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, on ne mesure jamais rien directement . C'est ce qu'on appelle en philosophie des sciences le problĂšme de Duhem-Quine. Dans cet article, avec Arnaud, nous allons passer en revue et expliquer les hypothĂšses principales qui sous-tendent ce dĂ©bat. Cela peut peut-ĂȘtre vous aider Ă identifier celles qui vous semblent les plus valables et Ă forger votre propre opinion - si vous nâĂȘtes pas dĂ©jĂ un expert du sujet ! Bien sĂ»r, pour que des rĂ©sultats empiriques soient corrects, il faut que les donnĂ©es utilisĂ©es en entrĂ©e soient correctes, et que le traitement (code) quâon y applique le soit aussi. En effet, pour traiter les vastes donnĂ©es de lâEtat amĂ©ricain sur les revenus de ses contribuables, il faut Ă©crire du code. Or, PSZ a soulignĂ© rĂ©cemment une erreur de code dans AS qui expliquerait une bonne partie de lâĂ©cart (en attendant la prochaine rĂ©ponse !). Toutefois, au-delĂ de ces hypothĂšses âtechniquesâ, des hypothĂšses liĂ©es Ă la thĂ©orie Ă©conomique sont cruciales. Trois questions importantes se posent quand on souhaite savoir si les riches sont de plus en plus riches (en tout cas si les inĂ©galitĂ©s de revenu  ont augmentĂ©) : comment tenir compte de la fraude ? Comment savoir qui paie rĂ©ellement les taxes (oui, câest une question plus complexe quâil nây paraĂźt) ? Au fond, quâest-ce quâun revenu ? Question 1 : Comment tenir compte de la fraude ? Tout dâabord, on nâobserve Ă©videmment pas tous les revenus, sans quoi les diffĂ©rentes formes de fraude ne seraient pas un sujet. Alors, quelle hypothĂšse faire sur la rĂ©partition des revenus qui Ă©chappent aux autoritĂ©s ? On pourrait penser que chaque contribuable cache (ou oublie de bonne foi, qui sait) une mĂȘme proportion de son revenu. Si câest le cas, le revenu cachĂ© est proportionnel au revenu observĂ©. Auten et Splinter sâappuient eux sur des audits menĂ©s par le fisc amĂ©ricain, lâIRS, explorĂ©s dans une Ă©tude prĂ©cĂ©dente (Auten and Langetieg (2020)). Un avantage est que cette mĂ©thode trouve des revenus non-dĂ©clarĂ©s chez des agents avec un revenu dĂ©clarĂ© nĂ©gatif (des entreprises faisant officiellement des pertes). Ce serait impossible suivant lâhypothĂšse de PSZ : on ne peut pas frauder une somme dâargent nĂ©gative ! Toutefois, un inconvĂ©nient de la mĂ©thode des audits dâAuten et Splinter est que lâon peut manquer de granularitĂ© : la mĂ©thodologie ne compte quâune dizaine de groupes. Plus encore, les conclusions de lâĂ©tude dâaudit dâAS ne sont pas partagĂ©es par dâautres Ă©tudes empiriques. Par exemple, une Ă©quipe dâĂ©conomistes qui inclut Zucman dĂ©fend que de telles mĂ©thodes dâaudit ne dĂ©tectent pas bien la fraude des plus riches, qui passe souvent par des mĂ©canismes plus complexes. Annette AlstadsĂŠter, Niels Johannesen et Gabriel Zucman montrent dans un article dans lâ American Economic Review (une trĂšs prestigieuse revue Ă comitĂ© de lecture) de 2019 une trĂšs grande concentration de la fraude chez les plus riches. Vous lâaurez peut-ĂȘtre devinĂ© au nom des auteurs, cette Ă©tude est menĂ©e sur des donnĂ©es scandinaves, parmi les meilleures au monde ! A noter dâailleurs que cette rĂ©partition nâa pas de raison dâĂȘtre immuable. On pourrait penser, par exemple, quâau milieu du XXĂšme siĂšcle, la fraude Ă©tait facile, et courante chez des mĂ©nages et entreprises au revenu officiel faible, puis quâavec les avancĂ©es de lâadministration, la fraude sâest professionnalisĂ©e et est Ă prĂ©sent concentrĂ©e chez les plus riches. Si tel est le cas, aucun audit Ă une date prĂ©cise ne pourrait Ă©clairer Ă lui seul lâhistoire du revenu fraudĂ©. LâhypothĂšse associĂ©e au revenu non-dĂ©clarĂ© (unreported income) est lâune des plus commentĂ©es et des plus significatives pour expliquer lâĂ©cart entre les deux Ă©quipes. Question 2 : Qui paie vraiment les impĂŽts ? (lâincidence fiscale) On peut sâintĂ©resser aux inĂ©galitĂ©s avant les taxes ou aprĂšs les taxes. AprĂšs tout, si les Ă©volutions de lâĂ©conomie amĂ©ricaine ont menĂ© Ă une hausse des inĂ©galitĂ©s (hausses des trĂšs hautes rĂ©munĂ©rations, crises dans certains secteurs) mais que celles-ci sont compensĂ©es par un systĂšme de redistribution, ces inĂ©galitĂ©s pourraient sembler moins prĂ©occupantes. A lâinverse, si le systĂšme est devenu moins redistributif, les politiques publiques pourraient avoir encore creusĂ© les inĂ©galitĂ©s ! Suffit-il de regarder les chĂšques faits au TrĂ©sor public (sur les salaires, sur la consommation, sur les dividendesâŠ) et les allocations reçues, pour savoir qui bĂ©nĂ©ficie de la redistribution et si le systĂšme est devenu plus ou moins progressif ? Traditionnellement, on considĂšre en Ă©conomie quâil faut tenir compte de ce quâon appelle lâincidence fiscale. Par exemple, sachant que je perçois des Aides PersonnalisĂ©es au Logement (APL), mon propriĂ©taire peut augmenter le loyer. Ainsi, ce transfert bĂ©nĂ©ficie Ă mon propriĂ©taire, qui nâa pourtant rien touchĂ© directement de lâEtat. Il ne sâagit pas dâun raisonnement purement thĂ©orique. On trouve dans les donnĂ©es des preuves de ce phĂ©nomĂšne. Pour reprendre lâexemple des APL, un article cĂ©lĂšbre de Gabrielle Fack (2006) montre qu'un euro supplĂ©mentaire dâAPL ne baisse le loyer net des locataires que de 22 centimes, car celles-ci entraĂźnent une augmentation de 78 centimes du loyer. De mĂȘme, des Ă©tudes montrent que lâimpĂŽt sur les sociĂ©tĂ©s (naĂŻvement, un problĂšme pour les actionnaires / dĂ©tenteurs de capital) est partiellement rĂ©percutĂ© sur les salaires des employĂ©s. Fuest et al. (2018) montrent que des hausses dâimpĂŽt sur les sociĂ©tĂ©s ont rĂ©duit les salaires en Allemagne. SymĂ©triquement, Kennedy et al. (2022) montrent quâune baisse de lâimpĂŽt sur les sociĂ©tĂ©s aux Etats-Unis a augmenté lâemploi et les salaires (des 10% plus riches !). On doit donc faire des hypothĂšses supplĂ©mentaires pour savoir qui paye vraiment les impĂŽts, et elles sont cruciales pour savoir si la politique fiscale rĂ©duit ou augmente les inĂ©galitĂ©s. ( 1 ) Entre les deux Ă©quipes, le principal dĂ©saccord sur lâincidence fiscale porte sur la corporate tax (impĂŽt sur les sociĂ©tĂ©s). Les recettes de cet impĂŽt sont considĂ©rables et ses taux ont fortement baissĂ© dans la plupart des pays occidentaux au XXĂšme siĂšcle. Si on le âfait payerâ surtout aux actionnaires, en moyenne riches, on a lĂ une source importante dâaugmentation des inĂ©galitĂ©s. Si on pense que cette baisse de lâimpĂŽt sur les sociĂ©tĂ©s a bĂ©nĂ©ficiĂ© aux salariĂ©s (voire aux consommateurs), leur permettant dâavoir de meilleurs salaires quâauparavant (respectivement, des prix plus bas), ce constat est bien moins prononcĂ©. Bien entendu, il nây a pas de bonne rĂ©ponse Ă la question de savoir quelle convention doit ĂȘtre adoptĂ©e. On peut ĂȘtre convaincu par le papier prĂ©citĂ© sur des donnĂ©es allemandes, mais penser que la situation est trĂšs diffĂ©rente aux Etats-Unis. On peut mĂȘme avoir une estimation prĂ©cĂ©dente sur les Etats-Unis, mais penser que la situation a beaucoup changĂ© depuis. Vous lâaurez devinĂ©, PSZ fait plus peser la taxe sur les actionnaires que AS. Dans un working paper (un article pas encore publiĂ©) rĂ©cent, Saez et Zucman (2023) dĂ©fendent mĂȘme lâattribution complĂšte de cette taxe aux actionnaires - avec des arguments thĂ©oriques intĂ©ressants mais qui dĂ©bordent largement du cadre de ce billet. En tout cas, âŻen adoptant cette derniĂšre convention (comme dans leur ouvrage The Triumph of Injustice ), les auteurs estiment une hausse des inĂ©galitĂ©s encore plus forte.âŻÂ Question 3 : Quâest-ce quâun revenu ? A bien y rĂ©flĂ©chir, la dĂ©finition mĂȘme de ce quâest un revenu est-elle Ă©vidente ? ( 2 ) Mon salaire net, qui arrive sur mon compte en banque, est certainement un revenu qui mâappartient. Mais ai-je aussi des revenus qui nâapparaissent pas sur mon compte en banque ? Les cotisations âpatronalesâ (payĂ©es en thĂ©orie par lâemployeur) sont-elles un revenu en moins pour mon employeur, ou de lâargent que jâaurais touchĂ© si ces taxes nâexistaient pas ? ( 3 ) Peut-on dire pour autant que ces taxes me font perdre  un revenu que je nâai jamais touchĂ© ?  Pour savoir si je me suis enrichi  entre deux dates, la quantitĂ© intĂ©ressante est-elle mon salaire net, mon salaire brut, encore autre chose ? Plus complexe : les bĂ©nĂ©fices dâune entreprise sont certainement du revenu pour les actionnaires au moment oĂč ils sont convertis en dividendes. MĂȘme raisonnement si un actionnaire vend ses parts et que lâargent arrive sur un compte en banque. A lâinverse, imaginons que ces bĂ©nĂ©fices soient plutĂŽt rĂ©investis dans les activitĂ©s de lâentreprise. Sont-ils dĂ©jĂ un revenu pour lâactionnaire, alors quâil peut les perdre sans jamais les avoir touchĂ©s physiquement  ? Ou alors, ces bĂ©nĂ©fices ne deviendront-ils du revenu que lors de la vente dâactions ou du versement dâun dividende ? Mais si on opte pour cette deuxiĂšme hypothĂšse, Ă qui appartiennent  ces revenus dans lâintervalle ? Parmi les Ă©volutions importantes de lâĂ©conomie amĂ©ricaine, une rĂ©forme fiscale de 1986 a fait baisser le taux dâimpĂŽt sur le revenu des plus riches, les incitant Ă sortir de lâargent de leurs entreprises et Ă le dĂ©clarer comme revenu propre. Sâil est indĂ©niable que les revenus sur les fiches dâimpĂŽt des plus riches ont alors augmentĂ©, Auten et Splinter considĂšrent quâune bonne partie Ă©tait dĂ©jĂ du revenu leur appartenant. Des divergences de ce type sont aussi importantes sur les revenus de lâĂ©pargne retraite, qui sont devenus plus importants notamment pour la classe moyenne, en particulier dans les pays sans systĂšme de retraite par rĂ©partition Ă la française. Autre sujet : les âloyers imputĂ©sâ ( 4 ). Les personnes qui possĂšdent leur logement nâont pas de loyer Ă payer, ce qui peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme une forme de revenu. Mais dĂ©terminer la valeur de ce loyer thĂ©orique est compliquĂ© et les deux Ă©quipes dâĂ©conomistes (PSZ et AS) ne procĂšdent pas de la mĂȘme maniĂšre : lâune sâappuie sur la valeur globale du patrimoine immobilier, lâautre sur les donnĂ©es de la taxe fonciĂšre. A propos des revenus du capital, faut-il compter les plus-values comme des revenus ? Une plus-value est la hausse de la valeur dâun actif, comme une action ou un logement. Savoir si de telles hausses constituent bien un flux de revenu n'est pas Ă©vident. Par exemple, si les prix des maisons dans votre quartier augmentent, votre patrimoine augmente, vous ĂȘtes plus riche sur le papier, mais cela nâaugmente pas vraiment votre revenu disponible, votre pouvoir dâachat, sauf si vous prĂ©voyez de vendre pour dĂ©mĂ©nager ailleurs oĂč les prix nâaugmentent pas autant. John H Cochrane, professeur de Finance Ă lâUniversitĂ© de Chicago et de Stanford a Ă©crit un billet sur ce sujet  sur son blog de l â Ă©conomiste grincheux  - voir aussi ce thread  sur X de Sylvain Catherine, Professeur de Finance Ă Wharton , ou pour les plus motivĂ©s, cet article acadĂ©mique . Il ne sâagit en tout cas pas dâun point anecdotique : depuis 40 ans, les taux baissent, avec Ă la clef de substantielles plus-values. Enfin, en dehors des transferts (comme les allocations sociales par exemple), comment considĂ©rer le rĂŽle des dĂ©penses publiques gĂ©nĂ©rales ? Par exemple, lâargent collectĂ© par lâimpĂŽt sert Ă financer la sĂ©curitĂ©, les routes, ou lâĂ©ducation. Qui en bĂ©nĂ©ficie le plusâŻ? Les plus riches bĂ©nĂ©ficient-ils plus des services de sĂ©curitĂ© parce quâils auraient plus Ă perdre aux cambriolages ? Ont-ils plus profitĂ© du systĂšme Ă©ducatif pour en arriver lĂ oĂč ils sont ? On peut choisir dâattribuer le âbĂ©nĂ©ficeâ de la dĂ©pense publique de façon Ă©gale Ă tous les citoyens. On peut aussi considĂ©rer que ce bĂ©nĂ©fice doit ĂȘtre Ă©valuĂ© en fonction des revenus de chacun. Câest un choix mĂ©thodologique qui peut changer le diagnostic sur les inĂ©galitĂ©s. Perspective inverse, le dĂ©ficit public est un revenu nĂ©gatif de lâEtat, or on cherche Ă attribuer tous les revenus Ă des individus, du 1% de plus riches au 1% de plus pauvres. Vaut-il mieux retirer ce dĂ©ficit du revenu des plus riches (qui pourraient un jour payer plus dâimpĂŽts pour le rembourser) ou de celui des plus pauvres (qui, de mĂȘme, pourraient un jour toucher moins de prestations) ? On observe jamais rien directement Cette controverse illustre un concept important en philosophie des sciences : le problĂšme de Duhem-Quine. Celui-ci naĂźt de ce quâen sciences, les faits ne sont jamais totalement "purs" ou indĂ©pendants des hypothĂšses qui les sous-tendent leur observation. Autrement dit, chaque mesure dĂ©pend nĂ©cessairement de ce quâon appelle des hypothĂšses auxiliaires. Si je souhaite vĂ©rifier que lâeau bout Ă 100 degrĂ©s Celsius dans des conditions normales de tempĂ©rature et de pression, il me faut supposer que le thermomĂštre que jâutilise fonctionne correctement. LâhypothĂšse que ce thermomĂštre donne une lecture fiable est ici lâhypothĂšse auxiliaire. Dans le dĂ©bat entre PSZ et AS, le choix des hypothĂšses auxiliaires est justement la source des divergences majeures. Selon les hypothĂšses retenues, les inĂ©galitĂ©s de revenus aux Ătats-Unis peuvent apparaĂźtre comme ayant fortement augmentĂ© depuis les annĂ©es 1980 (comme le soutiennent PSZ) ou comme ayant Ă©voluĂ© de maniĂšre bien plus modĂ©rĂ©e (comme le proposent AS). En dĂ©pit de leurs divergences, les deux Ă©quipes sâaccordent sur un point : les inĂ©galitĂ©s nâont pas diminuĂ© aux Etats-Unis. Pour ĂȘtre tout Ă fait prudent, on pourrait dire que PSZ donnent une estimation plus haute de lâĂ©volution des inĂ©galitĂ©s, tandis que AS en donnent une estimation plus basse. Dans tous les cas, comparer les contestations des choix des Ă©tudes de PSZ sur les inĂ©galitĂ©s Ă des contestations de lâexistence dâun rĂ©chauffement climatique dâorigine anthropique parait mal avisĂ©. Les hypothĂšses auxiliaires qui permettent dâobserver que le rĂ©chauffement climatique est sorti du bruit, et quâil est dâorigine anthropique sont unanimement partagĂ©es dans la communautĂ© scientifique en climatologie. Ce nâest pas le cas en Ă©conomie. Il existe toujours un dĂ©bat scientifique entre Ă©conomistes, câest-Ă -dire quâil se dĂ©roule non pas seulement dans la presse, mais aussi dans des revues scientifiques les plus prestigieuses de la discipline - notez dâailleurs que The Economist est un titre de presse comme  le Monde , pas une revue Ă comitĂ© de lecture comme le Journal of Political Economy oĂč ont Ă©tĂ© publiĂ©s les analyses dâAS. Contrairement Ă ce quâon peut penser, il existe en Ă©conomie des points de consensus, en tĂ©moignent par exemple les sondages dâuniversitaires en Ă©conomie , mais le dĂ©bat ne semble pas ĂȘtre (encore ?) ĂȘtre tranchĂ© sur ce sujet. Ainsi, traiter ceux qui contestent les conclusions de PSZ de marchands de doute comme le fait le journaliste Christian Chavagneux, un terme qui a Ă©tĂ© employĂ© pour dĂ©signer des  activistes climato-sceptiques , est parfaitement excessif. SymĂ©triquement, affirmer que les travaux de PSZ ont Ă©tĂ© purement et simplement  dĂ©bunkĂ©s nâen est pas moins abusif.  Ni Arnaud ni moi ne sommes experts de la mesure des inĂ©galitĂ©s de revenu, et le contact avec la littĂ©rature scientifique nâa fait que confirmer nos impressions sur la complexitĂ© du sujet. Nous nâavons dâailleurs pas mentionnĂ© toutes les hypothĂšses qui font dĂ©bat. LâĂ©volution des inĂ©galitĂ©s est un enjeu dĂ©mocratique important, en tĂ©moigne par exemple le fait qu âune part croissante de citoyens des pays dĂ©veloppĂ©s trouvent les inĂ©galitĂ©s trop hautes  depuis les annĂ©es 1980. Un sujet si central mĂ©rite mieux que certaines analyses incendiaires mais pĂ©remptoires. Louis FrĂ©get et Arnaud Pandevant (X: @PandevantArnaud) Nous remercions Sylvain Catherine pour ses commentaires avisĂ©s ! Notes de bas de page (1) Sans ces hypothĂšses, on peut observer une distribution des revenus aprĂšs taxes, mais pas la vraie distribution des revenus avant taxes, et on ignore les effets dâĂ©quilibre gĂ©nĂ©ral (changements des prix, salaires, taux dâintĂ©rĂȘtâŠ). (2) Comme le disent PSZ dans leur article de 2018, â Some parts of national income never show up on any personâs bank account, but it is not a reason to ignore them.â (3) Sur ce point, on considĂšre gĂ©nĂ©ralement que lâoffre de travail est moins Ă©lastique que la demande - mĂȘme le dernier working paper de SZ fait ce choix. SchĂ©matiquement, ceci signifie que les employeurs peuvent plus facilement limiter la hausse des salaires que les employĂ©s ne peuvent rĂ©duire leurs heures de travail pour âĂ©chapperâ Ă la charge de la taxe. Dans cette perspective, la taxation du travail revient principalement sur les salariĂ©s. (4)   On peut aussi les dĂ©signer sous le nom de âloyer fictifâ, mais ce nom garantit de dĂ©clencher une polĂ©mique !
Le bien-ĂȘtre au berceau ? Un trĂšs court rĂ©sumĂ© de ma thĂšse
Le 19 novembre dernier (2024), jâai soutenu ma thĂšse en Ă©conomie de la santĂ© Ă lâUniversitĂ© de Copenhague. C'Ă©tait la conclusion de trois annĂ©es riches au Danemark, enfin deux ans et demi, puisque j'ai aussi passĂ© quelques mois aux Etats-Unis. Ce fut lâexpĂ©rience dâune vie, tant sur le plan acadĂ©mique que personnel. Mon doctorat Ă lâUniversitĂ© de Copenhague sâest dĂ©roulĂ© dans dâexcellentes conditions. Jâen mentionne ici quelques-unes, de maniĂšre non exhaustive : donnĂ©es formidables, culture de supervision avec directeurs de thĂšse trĂšs prĂ©sents (les miens, Miriam WĂŒst et Hans H. Sievertsen ont Ă©tĂ© remarquablesâŠ), laboratoire oĂč tout se fait en anglais, avec beaucoup dâinitiatives pour inciter les doctorants Ă (se) prĂ©senter leur travail, bon salaire, peu dâobligation dâenseignementâŠ. Mon expĂ©rience au Danemark pourra ĂȘtre le sujet dâun autre billet. Je veux ici vous parler du contenu de mon manuscrit. Une particularitĂ© de cette thĂšse est qu'elle ne porte pas sur un seul sujet prĂ©cis. Elle est en fait composĂ©e de quatre articles/chapitres indĂ©pendants. On dit qu'elle est « par articles ». C'est trĂšs courant en Ă©conomie, mais je ne suis pas sĂ»r que ce soit ce qu'on imagine quand on dit que j'ai soutenu une thĂšse. Autre fait surprenant pour ceux qui ne connaissent pas le fonctionnement des thĂšses en Ă©conomie, ces chapitres ont pour trois dâentre eux Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©s avec des coauteurs : Miriam WĂŒst (U. de Copenhague), Hans Henrik Sievertsen (U. de Bristol), Jonas Cuzulan Hirani (Institut de recherches en sciences sociales du Danemark), et Maria Koch Gregersen (U. de Aarhus). MĂȘme si ces articles sont indĂ©pendants, ils partagent des thĂšmes en commun. Ils documentent des inĂ©galitĂ©s de santĂ© et de dĂ©veloppement socio-Ă©motionnel entre enfants de moins de cinq ans au Danemark, et montrent certaines de leurs causes. Les capacitĂ©s socioĂ©motionnelles prĂ©coces sont celles qui permettent aux enfants de commencer Ă comprendre qui ils sont, ce qu'ils ressentent et Ă quoi s'attendre lorsqu'ils interagissent avec les autres. Qu'est-ce qui peut pousser un Ă©conomiste Ă s'intĂ©resser Ă ces questions ? Il existe en rĂ©alitĂ© un vaste champ de recherche en Ă©conomie sur des thĂšmes proches. En effet, l es premiĂšres annĂ©es de la vie ont un impact durable sur la santĂ© physique et mentale, ainsi que les perspectives Ă©conomiques Ă lâĂąge adulte. MĂȘme les tout premiers instants comptent : des facteurs comme le poids de naissance ou la prĂ©maturitĂ© affectent la santĂ© future et les performances futures sur le marchĂ© du travail ( Almond et Currie 2011 ). De plus, les compĂ©tences socio-Ă©motionnelles, qui commencent Ă se dĂ©velopper dĂšs la petite enfance ( Shonkoff et Phillips 2000 ), contribuent aussi Ă façonner les vies adultes. Ces compĂ©tences sont par exemple la gestion des Ă©motions, la capacitĂ© Ă nouer des relations de qualitĂ© et la rĂ©solution de problĂšmes. Les enfants qui dĂ©veloppent de solides compĂ©tences socio-Ă©motionnelles sont plus susceptibles de bien rĂ©ussir Ă lâĂ©cole, de poursuivre des Ă©tudes supĂ©rieures et dâobtenir de meilleurs emplois - pour une synthĂšse dâĂ©tudes sur ce sujet en français, voir par exemple Algan et Huillery ( 2022 ). Ces compĂ©tences non-cognitives sont Ă©galement des prĂ©dicteurs trĂšs robustes de la satisfaction Ă lâĂąge adulte ( FlĂšche, Lekfuangfu, et Clark 2021 ). Assez naturellement, une part de la recherche en Ă©conomie s'est donc mise Ă documenter les inĂ©galitĂ©s de santĂ© prĂ©coce et de dĂ©veloppement socioĂ©motionnel des enfants en fonction du revenu des parents ou d'autres facteurs sociaux. D'autre part, ces derniĂšres dĂ©cennies, la recherche en Ă©conomie a aussi dĂ©veloppĂ© de nouvelles mĂ©thodes pour Ă©valuer l'effet des politiques publiques. Je vous mets par exemple un lien vers un article du magazine Science et Pseudosciences oĂč je les dĂ©cris. Avec l'attention croissante des Ă©conomistes sur les premiĂšres annĂ©es de la vie, ces mĂ©thodes ont Ă©tĂ© employĂ©es pour Ă©valuer les effets de politiques ciblĂ©es sur les mĂšres enceintes sur elles-mĂȘmes, et leur famille. Ce contexte Ă©tant introduit, voici donc un trĂšs bref rĂ©sumĂ© de ces chapitres dans l'ordre dans lequel ils apparaissent dans ma thĂšse : DĂ©pression aprĂšs la naissance, revenu de la mĂšre et bien-ĂȘtre familial Le premier article documente la relation entre dĂ©pression maternelle et bien-ĂȘtre familial. Alors quâil est souvent trĂšs difficile de mesurer la santĂ© mentale des mĂšres Ă lâĂ©chelle dâune population entiĂšre, nous sommes ici en mesure de collecter de prĂ©cieuses donnĂ©es dâun dĂ©pistage universel de dĂ©pression post-partum, effectuĂ© Ă domicile par des infirmiĂšres auprĂšs de toutes les mĂšres danoises. Ces donnĂ©es sont fusionnĂ©es avec des registres de l'Etat danois et une enquĂȘte sur le bien-ĂȘtre des familles et les comportements parentaux. Cette base de donnĂ©es unique permet dâanalyser comment la dĂ©pression maternelle est associĂ©e au bien-ĂȘtre familial et aux comportements parentaux, y compris ceux des pĂšres, souvent sous-Ă©tudiĂ©s. L'implication clĂ© du premier article est que la dĂ©pression maternelle aprĂšs la naissance est un thermomĂštre d'un bonheur familial rĂ©duit. Au Danemark, dans les familles oĂč la mĂšre est dĂ©pressive aprĂšs la naissance, les enfants ont une plus haute probabilitĂ© dâĂȘtre hospitalisĂ©s dans leur premiĂšre annĂ©e, dâavoir un dĂ©veloppement socioĂ©motionnel retardĂ© durant leurs trois premiĂšres annĂ©es, et le bien-ĂȘtre des parents comme des enfants se voit rĂ©duit lors des trois premiĂšres annĂ©es de vie de lâenfant. Ce rĂ©sultat tient mĂȘme aprĂšs ajustement pour les diffĂ©rences socio-Ă©conomiques, d'Ăąge, d'Ă©ducation, de santĂ© maternelle et d'issue de grossesse entre mĂšres dĂ©pressives et non-dĂ©pressives. Sans affirmer quâil y a un lien de cause Ă effet entre dĂ©pression maternelle et toutes ces mesures de bien-ĂȘtre et de santĂ©, ce rĂ©sultat montre quâun simple test de dĂ©pistage peut rĂ©vĂ©ler une dĂ©tresse familiale qui ne ressortirait pas en se basant uniquement sur les informations socio-Ă©conomiques habituelles, comme le revenu ou l'Ă©ducation. De plus, aprĂšs la naissance du premier enfant, si le revenu de toutes les mĂšres diminue, cette baisse est plus marquĂ©e chez les mĂšres dĂ©pressives que chez les mĂšres non dĂ©pressives. Cet Ă©cart sâobserve alors que les deux groupes ont des trajectoires professionnelles similaires avant la naissance ! Enfin, nous collectons des indices que les pĂšres en couple avec des mĂšres dĂ©pressives aprĂšs la naissance sâinvestissent plus dans lâĂ©ducation de leurs enfants que ceux en couple avec des mĂšres non-dĂ©pressives. D'un point de vue des politiques, nous montrons que les mĂšres danoises - et notamment celles en dĂ©pression postpartum - ont davantage recours aux consultations de mĂ©decins gĂ©nĂ©ralistes et dâinfirmiĂšres autour de la pĂ©riode recommandĂ©e pour le dĂ©pistage universel. Ces consultations en amont pourraient prĂ©venir des besoins futurs en soins plus intensifs. Ces rĂ©sultats soulignent lâintĂ©rĂȘt de programmes de dĂ©pistage systĂ©matique pour identifier des familles (et en particulier des mĂšres) vulnĂ©rables et les accompagner. Elles peuvent Ă ce titre inspirer les politiques de prise en charge de la dĂ©pression postpartum en France. Je n'en dis pas plus : une note en français rĂ©sumant cet article est en prĂ©paration ! Le paradoxe du revenu des parents et de la santĂ© du premier enfant Ă la naissance Le deuxiĂšme article montre qu'au Danemark, comme en SuĂšde et aux Ătats-Unis, les enfants issus de familles Ă revenu Ă©levĂ© naissent souvent avec une santĂ© lĂ©gĂšrement moins bonne que la moyenne. Nous expliquons ce surprenant rĂ©sultat et rĂ©vĂ©lons que les familles les plus riches compensent les effets d'une issue de grossesse moins favorable par un investissement accru en soins et en stimulation durant la premiĂšre annĂ©e de vie de l'enfant. DĂ©clencher le travail de mĂšres obĂšses : des bĂ©nĂ©fices mĂ©dicaux et sociaux A lâaide de riches donnĂ©es danoises, le troisiĂšme article montre les bĂ©nĂ©fices mĂ©dicaux et sociaux d'une politique de dĂ©clenchement du travail des futures mĂšres sĂ©vĂšrement obĂšses si leur grossesse dĂ©passe dâune semaine plutĂŽt que de deux semaines la date prĂ©vue dâaccouchement. ( Le dĂ©clenchement du travail, câest quand on aide artificiellement le corps Ă commencer lâaccouchement au lieu dâattendre que celui-ci dĂ©marre tout seul). Nous montrons que le dĂ©clenchement de travail amĂ©liore lâissue de la grossesse, et rĂ©duit la probabilitĂ© de dĂ©pression postpartum des mĂšres et la consommation de services de santĂ© durant la premiĂšre annĂ©e de la vie de lâenfant. Nous ne trouvons pas d'effet de la politique sur la part de mĂšres de retour sur le marchĂ© du travail jusqu'Ă deux ans aprĂšs la naissance, ni sur la probabilitĂ© d'avoir un deuxiĂšme enfant jusqu'Ă deux ans aprĂšs la naissance. Pour Ă©valuer cette politique, nous employons une mĂ©thode dite de rĂ©gression en discontinuitĂ©. C'est une approche que j'ai prĂ©sentĂ©e dans mes confĂ©rences sur la politique fondĂ©e sur les preuves . ConsidĂ©rĂ©e comme lâune des mĂ©thodes les plus robustes pour mesurer lâeffet dâune intervention en lâabsence dâun essai clinique contrĂŽlĂ© randomisĂ©, la rĂ©gression en discontinuitĂ© est bien Ă©tablie en Ă©conomie et en science politique amĂ©ricaine et se diffuse en mĂ©decine et en Ă©pidĂ©miologie, voir ( Bor et al. 2014 ) et ( Moscoe, Bor, et BĂ€rnighausen 2015 ). C'est un article Ă la croisĂ©e entre obstĂ©trique et politiques de santĂ©. Il me tient particuliĂšrement Ă coeur. Je crois que ses rĂ©sultats sont intĂ©ressants, et il a Ă©tĂ© lâoccasion de sortir de ma discipline et dâĂ©changer avec des chercheurs en gynĂ©cologie et obstĂ©trique, aux Etats-Unis et au Danemark. [ Le lien vers l'article en anglais ] Les dĂ©serts mĂ©dicaux et la santĂ© des nouveau-nĂ©s Le dernier article montre les consĂ©quences nĂ©fastes des fermetures de cabinet du mĂ©decin gĂ©nĂ©raliste de la mĂšre pendant sa grossesse sur la santĂ© du nouveau-nĂ© au Danemark. En France, oĂč l'accĂšs aux soins est moins garanti aprĂšs la fermeture d'un cabinet qu'au Danemark, les effets nĂ©gatifs sur la santĂ© de la cessation dâactivitĂ© de mĂ©decins gĂ©nĂ©ralistes ou dâautres professionnels de santĂ© assurant le suivi prĂ©natal comme les sages-femmes pourraient ĂȘtre encore plus prononcĂ©s. Ces travaux m'ont ouvert les portes pour d'excitants projets sur des donnĂ©es françaises, dont je vous parlerai un jour ! Ce papier aura aussi son petit post de blog dĂ©diĂ© ! [Le lien vers l'article en anglais]
Le libéralisme, et la science économique d'aujourd'hui avec Phactuellement neutre
Je relaie ici le lien d'une discussion dense et passionnante avec le youtubeur et docteur en physique phactuellement neutre sur ce que font les Ă©conomistes aujourdâhui. Je le remercie encore de son invitation ! L'interview a Ă©tĂ© l'occasion de discuter de sujets croustillants que je nâavais jamais Ă©voquĂ© jusquâici, notamment : - le lien entre la science Ă©conomique moderne et lâĂ©conomie politique dâantan ; - est-ce que la science Ă©co rĂ©fute certains dogmes libertariens ? - lâessai controversĂ© sur le ânegationnisme economiqueâ de Cahuc et Zydelberg ; - les problĂšmes de rĂ©plication dans toutes les sciences, y compris ... en physique !
J'ai aussi pu nuancer certains propos que j'ai tenus aux Rencontres de L'Esprit Critique lors de ma table ronde avec Olivier-Simard Casanova (l'Ăconomiste Sceptique) et Emmanuelle Auriol (Toulouse School of Economics) !

