Réponse aux critiques de mon deuxième article


La semaine dernière est sorti mon deuxième article sur JMJ. Je l’ai publié avec une certaine appréhension : cette fois-ci je n’interviewais pas, j’écrivais seul, et pour mettre en perspective les propos d’une figure populaire. Je tiens à vous remercier de m’avoir lu et des commentaires positifs, voire d’encouragement et de soutien que j’ai reçus. Merci beaucoup ! Sur Reddit, merci à Serialk, à Prae et encore à d’autres d’avoir partagé mes articles et de votre contribution au débat. Je n’aurais souvent pas écrit autre chose que vous.


Naturellement, l’article a suscité certaines critiques. Certaines étaient intéressantes et constructives. D’autres beaucoup moins. J’aimerais revenir avec vous sur une partie des remarques les plus récurrentes. Le prochain article sera aussi l’occasion d’en adresser encore d’autres (les tenants de l’hypothèse du EROI minimal ou de l'existence d'une production plus physique qu'une autre, je pense à vous).


Les points que je vais aborder sont :


  1. Est-ce que je fais du pinaillage statistique ?

  2. Est-ce que la question que je me pose est sans intérêt ? Est-ce que je ne me détourne pas de vraies questions pour promouvoir un programme discrètement climato-sceptique, ou au mieux, techno-optimiste ? (Spoiler: non)

  3. Est-ce que je cite une littérature sans intérêt car issue de la science lugubre ?

  4. Est-ce que la littérature que je cite n'est qu'orthodoxe ?


Premier argument : Du pinaillage statistique ?



J’ai trouvé la version la mieux formulée de cette critique sur le forum des shifters :

“l’essence que je met (sic) dans ma voiture est extrêmement bien corrélée, en cumulatif, avec la distance que je parcours. Peut on en conclure que j’ai besoin d essence pour rouler? Mais n’est ce pas au contraire parce que je fait plus de distance que je remplis mon réservoir ? L’argent que je dépense n’est il pas une variable cachée? Après tout sans argent, pas d’essence, et plus j’ai de l’argent, plus je voyage. Et puis en fait, souvent je commence d’abord par faire des km avant d’aller a la pompe (le mec pas prévoyant), la causalité de Granger indique donc distance->consommation, la causalité est donc dans le sens opposé d’après les données !

→ Conclusion : Plus de recherche économétrique est nécessaire pour conclure si un moteur consomme de l’essence car c’est un processus bien plus complexe que ce que disent les ingénieurs qui ne comprennent rien aux statistiques

Ps: je caricature exprès, mais n’hésitez pas a me dire si c’est à côté de la plaque… Il se peut que j’ai raté quelque chose.

J’écarte ici le passage sur la causalité de Granger. L’auteur du post insinue que je dis que le fait qu’une série en précède une autre dit quelque chose du lien de causalité qui les unit (“Et puis en fait, souvent je commence d’abord par faire des km avant d’aller a la pompe (le mec pas prévoyant), la causalité de Granger indique donc distance->consommation, la causalité est donc dans le sens opposé d’après les données !”): toute une sous-section du billet est dédiée à expliquer l’inverse, la seule personne citée dans mon article qui produit un raisonnement comparable est JMJ.

Le reste du commentaire est plus intéressant. Filons cet exemple. Il ne s’agit pas de savoir si un moteur consomme de l’essence dans mon article : je ne nie pas que notre économie nécessite de transformer de l’énergie. Il s’agit plutôt de voir si, pour nécessaires qu’elles soient, des variations de la consommation d’essence peuvent vraiment expliquer la distance parcourue par un individu. Imaginons donc qu’on cherche à expliquer les déplacements d’un individu: Michel Dupont. De 2003 à 2005, Michel fait en moyenne 20km en voiture par semaine. De 2005 à 2008, il n’en fait plus que 10 km. La raison de cette baisse est que Michel a quitté sa compagne, chez qui il se rendait souvent. Mais, nous, observateurs extérieurs, nous l’ignorons, nous ne disposons que de données quantitatives sur ses déplacements et sa quantité d’essence. Imaginons encore que cette question fascine l’humanité.

Soudain surgit un intellectuel charismatique. Il affirme être en mesure d’expliquer la baisse de la distance hebdomadaire parcourue par Michel. En effet, il se trouve que “l’essence que [Michel] met dans ma voiture est extrêmement bien corrélée, en cumulatif, avec la distance qu’il parcourt”. D’ailleurs, les pics d’essence dans sa voiture précèdent ses déplacements ! L’intellectuel prétend alors avoir trouvé le meilleur modèle en michelologie du monde. Si Michel s’est moins déplacé, c’est parce qu’il manquait d’essence ! Cette posture est celle de JMJ quand il affirme pouvoir expliquer la crise de 2008 et le ralentissement de la croissance dans certains pays ces dernières décennies par une baisse de la consommation d’énergie - ça ne veut pas tout dire que c’est sa seule thèse, JMJ parle au moins autant du futur que du passé.

Un doctorant en michelogie répond alors que corrélation n’est pas causalité, et que si les pics d’essence précédent ceux de déplacements de Michel, c’est simplement qu’il “est prévoyant” et non parce que la quantité d’essence disponible contraint ses déplacements. Il y a sans doute un facteur qui explique à la fois la baisse de consommation d’essence et la baisse de ses déplacements. Michel ne se déplace pas au hasard en France ! Il existe une vaste littérature en michelogie, mais aussi en économie du transport, dans des revues avec des ingénieurs automobiles dans leur comité de lecture qui explore plusieurs autres hypothèses que celle que Michel a soudainement manqué d’essence. Comme la croissance économique, ce qui meut Michel n’est pas seulement déterminé par des contraintes physiques. La distance que Michel parcourt est aussi le fruit de facteurs humains et sociaux. Ce sont ces facteurs qui le poussent à vouloir parcourir une plus grande ou petite distance.

Bien sûr, de la même manière que notre économie nécessite de la transformation d’énergie, l’essence est nécessaire à tous les déplacements de Michel ! Mais je ne sais pas qui pourrait affirmer que c’est là la cause de la baisse de ses déplacements depuis 2005. Il semble que la cause soit plutôt sa rupture, qui a elle-même réduit sa volonté de se déplacer et sa consommation d’essence.

Il me semble que c’est ce que l’auteur du post a « manqué » - ou ce que ‘vous avez manqué’ si vous me lisez. Si c'est le cas, je vous remercie néanmoins de ce commentaire. Il a le mérite d’être construit. Il porte sur la pertinence de l’abondante littérature scientifique que je résume, et pas sur ce qu’on imagine de moi. Il est articulé, au même titre que d’autres d’ailleurs sur le forum des shifters, qui n’est pas le repaire de fanatiques en adulation devant leur gourou JMJ qu’on décrit parfois. Je préfère lire ce type de critiques à celles qui arguent au choix que:

  • je suis doctorant donc pas vraiment économiste => je dis cela dans une intro narrative, “économiste”, c’est comme ça que m’appellent mes proches mais c’est en effet discutable. C’est ce qui était suggéré par la formulation du chapeau “économiste, enfin doctorant” - si j’avais voulu me donner une aura que je n’ai pas, je me serais arrêté à “économiste”;

  • mes articles ont des coquilles => vous m’en voyez fort contrit, mais ceux de JMJ aussi, et je n’ai jamais entendu cet argument pour discréditer ses propos, c’est un bon signal du niveau intellectuel de la remarque ;

  • je cherche à avoir mon quart d’heure de gloire => quand bien même être lu serait ma seule motivation, et ce n'est pas le cas, ça ne dirait rien de la qualité de mon exercice de vulgarisation et de revue de littérature. Le sujet mérite mieux que de l’ad hominem.

Ce que montre le commentaire auquel je réponds dans cette sous-section, c’est qu’à ces insultes, on peut préférer la pensée - surtout sur des sujets aussi importants. En effet, si je ne parle pas encore de soutenabilité, j’aborde tout de même un sujet crucial.

Deuxième argument : je passe à côté de la vraie seule question ! La baisse de la croissance ces dernières décennies et les causes des crises, un sujet sans intérêt ?

Une autre critique courante concerne l’intérêt de la question que j’aborde. A quoi bon tenter d’expliquer la part de la croissance qui n’est pas due à des variations exogènes de la quantité d’énergie ? C’est ce que suggère par exemple ce post:

“ Quel est le but conscient ou inconscient de ces débats. Le déni du problème ? Préserver l’autorité des économistes ?

Ca me fait (un peu) penser a l’époque ou l’industrie du tabac cherchait justement toutes les variables cachées possibles pour dire que le lien de causalité entre cigarette et cancer n’était pas démontré.

Il y aurait pas mal de discussions plus constructives à avoir.”

On peut en effet penser qu’il n’est pas constructif de discuter de si la disponibilité de l’énergie joue au jour le jour un rôle dans les variations du PIB et qu’à ce titre ce facteur aurait pu expliquer la baisse de la croissance dans certains pays développés et dans les crises passées. Ceci implique de considérer les efforts de JMJ pour penser ces questions précises sont aussi vains et sans intérêt. On pourra surtout vous répondre que les crises passées ont détruit des millions de vies. Ces dernières décennies, la baisse tendancielle du PIB a réduit les recettes fiscales des Etats. Si vous êtes interventionniste, c’est un problème car cela réduit toutes choses égales par ailleurs les moyens d’actions étatiques pour lutter contre les inégalités, la pauvreté absolue, le réchauffement climatique - JMJ ne dit pas autre chose. Si vous êtes libéral/libertarien, c’est un problème car cela peut inciter les Etats à augmenter leurs taxes pour maintenir leur niveau d’intervention dans l’économie. Mais quelque soit votre orientation politique, j’ai dû mal à concevoir qu’on puisse sérieusement considérer que ces questions manquent d’intérêt.

Bien sûr, la question de la soutenabilité de la croissance dans le siècle à venir est importante, peut-être encore plus. Mais d’une part, cette littérature débroussaille un peu le problème. Si c’était uniquement ou principalement des variations de la disponibilité d’énergie qui causaient crises et reprises, on aurait du mal à concevoir qu’on puisse découpler la croissance du PIB de celle de la quantité d’énergie transformée : je ne parle d’une situation où l’activité économique ne nécessiterait plus de transformer l’énergie, je parle d’une situation où l’économie pourrait continuer à croître avec une quantité stable ou très légèrement croissante d’énergie. Ce résultat ne tranche pas cette question très complexe, mais disons qu’il la lime un peu.

D’autre part, je reconnais que la question de la soutenabilité est très importante, mais je ne peux pas traiter toutes les questions très importantes en même temps. Mon article faisait déjà 20 minutes de lecture, ce qui est bien plus que le temps de lecture moyen sur ce blog. C’est pourquoi j'ai choisi de documenter cette question dans un second temps, avec cette interview de Grégory de Temmerman.

Ca me fait (un peu) penser à l’époque ou l’industrie du tabac cherchait justement toutes les variables cachées possibles pour dire que le lien de causalité entre cigarette et cancer n’était pas démontré.”

Quelle étrange analogie ! Les fabricants de tabac ne sont pas les seuls à faire de l’inférence causale, c’est-à-dire à tenter d’appliquer des méthodes statistiques pour distinguer corrélation et causalité. C’est une grande partie du travail de nombreux épidémiologistes, économistes, politologues à l’américaine, sociologues… Surtout, il existait un consensus scientifique sur l’existence d’un lien causal de la consommation de cigarette vers le cancer. Ce n’est clairement pas le cas sur la question de la direction de la causalité entre énergie et économie.

J’en déduis qu’on me compare aux fabricants de tabac parce qu’on insinue que je voudrais minimiser l’importance de la question du réchauffement climatique ou de la soutenabilité de la croissance économique. Je vous rassure : ce n’est pas le cas. Ni moi, ni les auteurs des études que je cite, ni les économistes en général ne nient l’importance de la question climatique. Ce sera le thème de mon prochain article la semaine prochaine, mais voici par exemple le résultat de ce sondage. Après la COP21, on a interrogé un panel d’économistes de l’environnement, en s'assurant qu'il s'agissait d'experts reconnus dans leur sous-discipline. 95% des sondés considéraient que les Etats-Unis devaient respecter leurs engagements environnementaux. Et c'est un seul des sondages que je vais utiliser dans l'article suivant pour caractériser ce que les économistes pensent de l'environnement, ce qui les divise, et les outils qu'ils proposent.

En effet, les économistes contribuent au débat environnemental de bien des manières. Par exemple, à la faveur de ce qu’on appelle parfois la révolution de crédibilité, les économistes ont trouvé de meilleurs moyens d’isoler l’effet des politiques environnementales. C’est crucial. Exemple : si on met en place une taxe carbone et que les émissions continuent à monter, comment savoir si elle a été efficace ? Peut-être que les émissions auraient été plus hautes encore sans la taxe. À l’inverse, si les émissions baissent, comment savoir si c’est à cause de la taxe ? Peut-être auraient-elles été encore plus basses sans elle. L’evidence-based policy appliquée à l’environnement sera un des thèmes de mon prochain article qui sortira la semaine prochaine.

Troisième argument: cette littérature ne vaut rien car la science économique n’en est pas une !

On trouve plusieurs variantes de cet argument, j’ai choisi celle-ci :

Assez amusant, ça montre surtout à quel point la « science » économique est incertaine puisque les différentes études prouvent tout et son contraire selon les hypothèses choisies par les auteurs.


Trois remarques :

  1. Ce n’est pas tout à fait ce que dit mon billet. Les chercheurs ont employé plusieurs techniques pour tenter de neutraliser l’impact des choix arbitraires des chercheurs, notamment la méta-régression. Il arrive qu‘en se servant de la méta-régression pour trouver ce qui résiste aux changements de spécification arbitraires, on trouve des résultats convergents- voir par exemple les méta-analyses de Card et al. (2010) et Vooren et al. (2018) sur l’effet des politiques actives sur l’emploi. Mais ici, concernant le lien énergie-économie, cet exercice révèle plutôt qu’il n’y a pas de lien fondamental, de sens de causalité privilégié entre énergie et PIB. On peut toujours critiquer la méta-régression et son usage. Le débat ne porterait alors plus seulement sur la science économique, il serait aussi très statistique. La méta-régression est en effet aussi employée dans d’autres disciplines comme la recherche médicale. On peut aussi mentionner des limites des études méta-analysées, qui n’ont pas bénéficié de tous les progrès récents de la microéconométrie, ce que j'ai fait ; mais il est réducteur de résumer ma revue de littérature à « on ne peut rien dire car le résultat est trop sensible aux hypothèses. »

  2. Supposons que la littérature ne dise effectivement rien d’intéressant. Ce n’est pas le cas sur tous les sujets en économie, comme mon article le montre. Qu’une discipline ne trouve pas de résultat net dans un de ses sous-domaines ne suffit pas à en faire une non-science. Sinon, il faudrait traiter la physique comme une pseudo-science du fait des débats actuels sur la pertinence de la théorie des cordes. La controverse est une composante fondamentale de la science.

  3. Il faut bien comprendre que ces techniques sont employées pour contourner les limites des démonstrations empiriques du type de celles de JMJ. Affirmer que toute cette littérature qui intéresse économistes, écologues, ingénieurs et spécialistes des sciences de l'environnement n'a aucun intérêt ne rendrait pas les démonstrations du consultant rigoureuses.


Quatrième argument : Cet article est mainstream, et ignore l’approche hétérodoxe de la question


Voici une jolie formulation de cette remarque : "Ce que je pourrais reprocher [à l'article d'Un Empiriciste], justement le point de vue exclusivement mainstream (et dont l’objectif est de faire passer un message précis au plus grand nombre), en ignorant que certains courants hétérodoxes sont complètement en ligne avec JMJ."


Je pense que cette critique n’est pas fondée pour trois raisons.

Premièrement, les études que je cite directement ou indirectement (quand elles sont moulinées dans les méta-analyses) ont été publiées dans des revues comme qu’ energy policy, environmental science and pollution research ou encore The Journal of Cleaner Production. Je ne pense pas que ce soit des revues d’économie orthodoxe. Certaines ne sont même pas des revues d’économie. Dans la liste, on trouve même la revue Ecological Economics dont il me semble qu'elle est hétérodoxe. Je vous remets ici le tableau de Cicea et al. (2021) présent dans l'article original :




Deuxièmement, je ne pense pas que l’analyse statistique, l’inférence causale ou encore penser le rôle des anticipations soit le propre des économistes orthodoxes. De manière plus générale, on peut discuter de la pertinence même du clivage entre orthodoxie et hétérodoxie pour caractériser la nature des théories que les chercheurs en économie peuvent tenir pour vraies.

Troisièmement, il faut aussi lire les écologues économiques (ecological economists). Ce sont des chercheurs plus hétérodoxes et dont les thèses sont en effet peut-être plus proches de celles de JMJ - encore que cela mérite une toute autre discussion. Certains reconnaissent et déplorent les insuffisances de l’approche par la disponibilité des ressources pour expliquer les variations à court et moyen terme du PIB.