Les deux paradoxes des inégalités que vous ignorez - le dernier rapport de l'OCDE


Si vous avez déjà ouvert un journal, vous avez sans doute entendu parler de L'OCDE. C'est une association internationale qui regroupe 38 pays parmi les plus riches de la planète. Elle emploie également des centaines d'experts qui documentent l'état du monde. Justement, ses derniers rapports ont enchaîné les constats glaçants. Ceux de 2011 et 2015 montraient qu'une majorité de pays de l'OCDE (développés) a connu une forte augmentation des inégalités de revenus au cours des trente dernières années. Celui de 2018 montrait que la mobilité sociale s'est grippée, celui de 2019 que la classe moyenne a été mise à mal par la hausse des coûts, l'incertitude de l'emploi et la stagnation des revenus.


Les citoyens des pays de l'OCDE sont-ils conscients de cette situation, et si oui, comment la jugent-t-ils ? La réponse à ces questions est... surprenante. Le dernier rapport, celui de 2021, révèle deux tenaces paradoxes.


Le premier paradoxe : dans les pays développés, les citoyens sont de plus en nombreux à se soucier de ce que les inégalités montent, mais pas à souhaiter que l'Etat intervienne pour les réduire !


Les données d'une vaste enquête internationale, l'International Social Survey Programme (ISSP) montrent que les citoyens savent que les inégalités ont monté : ces trente dernières années, ils ont ajusté leurs perceptions des inégalités à la hausse. Plus encore, les citoyens des pays développés se préoccupent de cette hausse. Depuis 30 ans, les mêmes données révèlent qu'ils sont de plus en plus nombreux à déclarer que les écarts de revenus dans leurs pays sont trop importants !



Pourtant, aussi surprenant que cela puisse paraître, la part de citoyens qui souhaiteraient que les Etats agissent pour endiguer cette hausse des inégalités ne croît pas. Les données de l'ISSP montrent que la fraction des personnes interrogées qui sont d'accord avec l'affirmation selon laquelle "il est de la responsabilité du gouvernement de réduire les différences de revenus" est restée similaire aux niveaux observés à la fin des années 80. C'est ce qu'on voit sur le graphique ci-dessous.


Les citoyens des pays développés ne veulent pas plus de redistribution

Pourcentage des personnes interrogées qui sont convaincus ou fortement convaincus qu'il est de la responsabilité des pouvoirs publics de réduire les écarts de revenus, moyennes dans l'OCDE.



C'est là le premier paradoxe. Dans les pays développés, les inégalités montent, les citoyens s'en soucient mais ils ne sont pas plus nombreux à souhaiter que l'Etat intervienne pour les réduire. C'est en tentant d'expliquer ce premier paradoxe qu'on découvre le deuxième.


Le deuxième paradoxe : informer sur les inégalités conduit à la préoccupation, mais pas vraiment à l'action


Une explication naturelle du premier paradoxe pourrait être que les citoyens ne sont tout simplement pas pleinement conscients du niveau réel des inégalités, et de l'ampleur de leur augmentation. "Si les gens savaient à quel point les riches sont plus riches qu'eux, ma bonne Dame, ils se révolteraient !" Il y a en effet beaucoup de preuves que les citoyens des pays développés n'ont pas une perception réaliste du niveau des inégalités dans leurs pays. Par exemple, Alesina, Stantcheva et Teso (2018) montrent que les américains sont en moyenne trop optimistes en ce qui concerne la mobilité sociale, ils la surestiment, tandis que les Européens ont tendance à être trop pessimistes- ils la sous-estiment. Cette différence semble en partie rendre compte des différences internationales dans les préférences pour la redistribution.


Alors, est-ce qu'informer les citoyens sur les inégalités les conduirait à demander une action plus ferme du gouvernement pour les réduire ? Pour le savoir, il ne suffit pas de vérifier si ceux qui sont plus informés sur les inégalités sont aussi ceux qui sont le plus en faveur de l'action de l'Etat. Peut-être que ceux qui sont plus à gauche se renseignent plus sur les inégalités, et souhaitent que l'Etat agisse plus pour réduire les inégalités, sans que l'un cause l'autre. Peut-être que les gens plus instruits sont plus susceptibles de voter à gauche, et donc de vouloir que l'Etat mène des politiques de redistribution, et de s'informer sur les inégalités. Plus généralement, il y a bien des facteurs qui distinguent les individus plus informés des inégalités de ceux qui sont moins informés sur les inégalités. Ce sont ces autres facteurs qui peuvent expliquer que des individus différemment informés sur les inégalités demandent des politiques différentes pour lutter contre elles.


Non, pour savoir si des informations sur les inégalités causent bien un changement des comportements, il faut mener des expériences. On peut réunir des sujets, puis tirer au sort un groupe qu'on informera sur les inégalités, et mesurer leur volonté de redistribuer (groupe traitement). On dit qu'on donne un traitement informationnel. On peut ensuite également mesurer la volonté de redistribuer au sein du groupe auquel on n'a pas montré d'information (groupe contrôle). Imaginons alors que dans le groupe traitement, un nombre plus important de personnes souhaite que l'Etat intervienne pour redistribuer les richesses que dans le groupe contrôle. Ce sera la preuve d'un effet des informations : par le tirage au sort, le fait d'avoir été informé ou non sur les inégalités ou non sera le seul facteur qui distingue les deux groupes. Heureux hasard, de nombreux économistes, politologues, psychologues, et sociologues ont mené ce type d'expériences depuis quelques décennies.


Les études se sont multipliées. Les résultats, parfois contradictoires, se sont accumulés. Difficile de faire sens de ce chaos de résultats. C'est là qu'intervient notre travail avec deux chercheurs de l'OCDE, Emanuele Ciani, et Thomas Manfredi avec qui j'ai eu la chance de travailler lorsque j'étais consultant pour l'institution. Nous avons réalisé une méta-analyse des études portant précisément sur ce sujet. Une méta-analyse est une étude qui agrège les résultats d'autres études, et les mouline pour extraire un résultat moyen. Elle peut aussi permettre de comprendre ce qui explique la variabilité des résultats grâce à des techniques la méta-régression, que nous avons appliqué dans notre étude pour comprendre quel type d'information change le plus les attitudes et les comportements.


Notre méta-analyse combine les résultats de 36 expériences admnistrant 84 traitements informationnels quant aux inégalités. Ces informations pouvaient porter sur les inégalités de revenu, de patrimoine, la pauvreté, ou sur la mobilité sociale. Elles pouvaient être présentées sous forme de chiffres, de textes (récits d'ascension sociale par exemple), ou bien d'un mélange des deux. Ces informations pouvaient êtres authentiques ou fausses (faux chiffres ou récits, acteurs jouant le rôle de personnes pauvres pour influencer inconsciemment la disposition de passants à signer une pétition...). Les expériences dont nous avons collectées les résultats ont été menées partout sur la planète, quoique principalement aux Etats-Unis et en Europe, comme le montre la carte interactive ci-dessous.


Carte interactive du nombre de traitements par pays dans notre méta-analyse


Nos résultats montrent que fournir des informations sur les inégalités a un impact notable sur les perceptions et le degré de préoccupation des sujets des expériences quant aux inégalités, mais un effet plutôt faible sur leur demande de redistribution. C'est là le deuxième paradoxe. Informer les citoyens sur les inégalités les préoccupe mais ne les pousse pas vraiment à demander à l'Etat d'agir.


Il s'agit d'effets moyens, calculés sur un échantillon d'expériences diverses, et dans l'article nous faisons beaucoup d'efforts pour savoir si les effets mesurés changent avec la nature exacte de l'expérience. Ainsi, par exemple, le faible effet des informations sur la volonté de redistribuer dépend de si on se croyait plus riche ou plus pauvre qu'on ne l'est réellement. Par plus riche ou pauvre, j'entends "riche relativement aux autres". Certaines études de notre méta-analyse demandent en effet aux participants où ils pensent qu'ils se placent dans l'échelle des revenus (faites-vous partie des 20%, des 10% les plus riches ?) puis les confrontent à la réalité. En moyenne, informer les participants qu'ils sont moins riches qu'ils ne le pensaient les conduit à demander (un peu) plus de redistribution : "Si en fait, je ne fais pas partie des riches, cela me gêne moins qu'on les taxe". Symétriquement, lorsqu'on informe certains citoyens qu'ils sous-estiment leur richesse, ils ont tendance à exiger (un peu) moins de redistribution.


Comment expliquer ce deuxième paradoxe ? Pourquoi l'information sur les inégalités pousse au mécontement mais pas à l'action ?

Si informer les citoyens quant au niveau des inégalités les conduit à reconnaître qu'elles sont plus élevées, et à considérer qu'elles sont trop hautes, pourquoi est-ce que les participants ne demandent pas une réponse politique à la mesure de leur mécontement ? Plusieurs hypothèses s'affrontent dans la littérature.


Accord sur le constat, désaccord sur les solutions

On peut être d'accord sur le fait qu'il y a un problème, mais pas sur comment le régler. Dans notre contexte, les citoyens peuvent être d'accord sur le fait que certaines politiques sont nécessaires pour réduire les inégalités, mais pas sur quelles politiques précises il faut mener. Conformément à cette hypothèse, notre méta-analyse montre que les participants sont en moyenne moins nombreux à vouloir redistribuer lorsque les répondants sont interrogés sur des politiques spécifiques. Pour ne donner qu'un exemple, Settele (2021) expose les répondants à deux estimations différentes de l'écart entre les sexes aux États-Unis, l'une plus grande (les femmes gagnent 74 % du salaire des hommes) et l'autre plus petite ( les femmes gagnent 94 % du salaire des hommes). Elle constate que le traitement a des effets très importants sur les perceptions, ainsi que sur la part de participants qui demandent une intervention de l'Etat contre les écarts de salaire entre femmes et hommes. Néanmoins, ce traitement augmente peu leur volonté déclarée de mettre en place de politiques précises, comme une règle exigeant plus de transparence salariale ou une législation plus stricte en matière d'égalité salariale. Une autre expérience (Zilinsky, 2014) menée 7 ans plus tôt sur les inégalités de revenus aux Etats-Unis montre des résultats similaires. Il est plus facile de convaincre des sujets qu'il faut faire quelque chose contre les inégalités que de les convaincre de ce qu'il faut faire.


Les citoyens peuvent croire que les politiques sociales sont inefficaces pour corriger les inégalités

Les citoyens peuvent croire que les politiques ont une marge de manœuvre limitée pour réduire les inégalités car les politiques sociales sont inefficaces. Kuziemko et al. (2015) montrent que le fait de fournir des informations sur l'efficacité des politiques augmente l'effet du traitement informationnel sur les préférences redistributives. Lergetporer, Werner et Woessmann (2020) confirment le résultat. L'autrice de l'expérience sur les inégalités salariales que je mentionne plus haut montre que le fait d'informer les gens sur l'important écart salarial entre les sexes n'a qu'un impact limité sur la demande de politiques concrètes visant à réduire cet écart, car une part importante des personnes interrogées pensent que ces politiques sont inefficaces.


"Elles sont belles, vos politiques sociales, mais combien ça coûte?"

Les citoyens peuvent aussi se soucier du coût des politiques redistributives. Hayes et Guay (2020) montrent que fournir des informations sur les coûts des politiques de réduction des inégalités réduit le soutien que ces politiques reçoivent. Mishagina et Montmarquette (2018) montrent que fournir aux répondants des informations sur les coûts du salaire minimum réduit le soutien à celui-ci.


La confiance dans le gouvernement

La confiance dans le gouvernement pourrait aussi compter pour expliquer le deuxième paradoxe, encore que les preuves soient contradictoires. L'expérience de Kuziemko et al. (2015) révèle deux résultats forts. D'une part, leurs résultats montrent qu'informer les participants de l'expérience sur les inégalités réduit la confiance dans le gouvernement. D'autre part, lorsque les auteurs présentent des informations qui peuvent conduire à être moins confiants dans le gouvernement, ils constatent que cette réduction de la confiance dans le gouvernement réduit encore la demande de redistribution. Néanmoins, et très paradoxalement, Lergetporer, Werner et Woessmann (2020) notent que dans leur expérience, ceux qui faisaient le plus confiance au gouvernement ne sont pas ceux dont le traitement informationnel a le plus changé le soutien à la redistribution ...


Le syndrome de stockolm des inégalités

Plus on subit des inégalités, plus on peut s'y habituer. C'est ce que j'ai envie d'appeler le syndrome de Stockolm des inégalités : de nouvelles informations sur les inégalités peuvent changer le niveau d’inégalités qu’on juge normal ou acceptable.


Les données sont mitigées. Trump (2018) constate que le fait de fournir des informations à des américains sur le niveau élevé d'inégalité aux Etats-Unis augmente également le niveau des disparités que les gens jugent équitables. Campos-Vazquez et al. (2020) qui mènent une expérience similaire au Mexique trouvent des résultats opposés. Fournir aux personnes interrogées des informations sur l'ampleur réelle des inégalités de revenus, ou sur la mobilité sociale dans leur pays n'affecte pas le niveau d'inégalité qu'ils souhaitent. Dans l'ensemble, il s'agit encore d'une voie largement inexplorée dans ce champ de recherche, car la plupart des études ne recueillent pas d'informations sur le niveau d'inégalité souhaité par les personnes interrogées.


Pas de lien entre inégalité et l'action politique

Peut-être que les citoyens ne lient pas dans leur esprit inégalités et l'action politique qui permettrait de les réduire. Un moyen de le savoir est de fournir des informations sur les inégalités et également des informations sur l'impact de certaines politiques sociales sur les inégalités. C'est ce que Kuziemko et al. (2015) ont fait, en indiquant aux sujets américains de leur expérience le revenu des ménages bénéficiant du revenu minimum ou de coupons alimentaires. Conformément à cette hypothèse, informer les citoyens sur les inégalités dans leur pays et l'impact des politiques sur les inégalités augmente plus la demande de redistribution que lorsqu'on les informe uniquement sur l’ampleur des disparités dans leur pays.


Est-ce là une clef de notre paradoxe ? Malheureusement, toutes les expériences ne concordent pas. Lergetporer, Werner et Woessmann (2020) mènent une expérience similaire concernant les inégalités éducatives. Ils constatent que mentionner les impacts des politiques dont ils discutent sur les inégalités scolaires n'est pas plus efficace pour augmenter la part de participants qui souhaitent que l'Etat intervienne contre les inégalités.


"je ne suis ni riche, ni pauvre, alors pourquoi est-ce que je voudrais de politiques qui prennent aux riches pour donner aux pauvres ?"

Peut-être que les participants ne soucient pas du bien-être de ceux qui seraient affectés par les politiques de redistribution. Pour tester cette hypothèse, on pourrait vérifier que les participants sont plus sensibles aux informations qui les aident à se sentir concernés par les bénéficiaires. Les chercheurs ont testé cette hypothèse de diverses manières, et avec parfois beaucoup d'astuce, mais les résultats sont mitigés.


Pour accroître l'empathie des répondants envers les personnes pauvres, Kuziemko et al. (2015) ont mis en place un astucieux dispositif en deux étapes. D'abord, ils ont demandé aux personnes interrogés de saisir les montants en dollars dont une famille similaire à la leur (avec autant d'enfants, et de parents qui travaillent) auraient besoin pour vivre - pour payer le loyer mensuel, le transport, ... Ensuite, le sondage montrait comment le budget qu'ils avaient établi se comparait au revenu du seuil de pauvreté, en soulignant que le budget n'incluait même pas les dépenses liées à la santé, les vêtements, ou la scolarité. Surprennement, ce traitement a toutefois eu des effets plus faibles sur le niveau de soutien des politiques redistributives que de fournir aux sujets un ensemble d'informations plus générales sur les inégalités et leur évolution depuis 30 ans aux Etats-Unis.


Hubers (2018) constate que la diffusion d'une vidéo sur le quotidien d'un pauvre à Singapour a de forts effets sur la demande de redistribution, même si elle ne suscite pas de hausse des préoccupations quant aux inégalités.


Sands (2017) montre qu'au delà des chiffres, et des récits, l'exposition à la pauvreté dans le monde réel pourrait réduire la demande de redistribution des riches. Des passants dans des quartiers américains aisés ont été invités à signer une pétition pour une taxe d'un million de dollars, après avoir été exposés (par inadvertance) à un acteur professionnel, qui était habillé soit comme une personne pauvre, soit comme une personne riche. Lorsque l'acteur jouait le rôle d'une personne pauvre, les passants étaient moins disposés à signer la pétition que lorsque l'acteur était habillé comme les autres habitants du quartier riche.





Conclusion


On peut aussi penser que ces paradoxes sont les deux faces d'une même pièce. Les sondages montrent que dans les pays développés, les inégalités montent, les citoyens le savent et s'en soucient mais ils ne sont pas plus nombreux à souhaiter que l'Etat intervienne pour les réduire. En toute rigueur, ce n'est pas la preuve que cette hausse des inégalités n'a que peu augmenté la demande de redistribution. Peut-être qu'un autre facteur qu'on saurait mal mesurer, comme une droitisation des mentalités, a masqué un impact fort des inégalités sur les attitudes anti-inégalités. En pratique, les expériences à traitements informationnels donnent la même réponse que celle que les données des sondages soufflent : informer sur les inégalités conduit à la préoccupation, mais pas vraiment à demander l'action de l’Etat.


In vivo, comme in vitro, savoir que les inégalités montent et penser qu'elles montent trop ne signifie pas qu'on souhaite que l'Etat règle le problème. Il semble qu'un enjeu futur dans la recherche en économie des inégalités sera de comprendre pourquoi.